Paulin et le vieux monsieur
Tous les matins, Paulin passe devant le vieux monsieur et son chien. Le vieux monsieur se prénomme Émile. Son chien il n’a jamais su. Alors il l’appelle Médor. Après tout ce n’est pas un mauvais nom pour un chien.
Chaque matin des inconnus viennent déposer le vieux monsieur et son chien au bord du trottoir. Qu’il vente, brillesoleil ou pleuve.
Pour subsister, Émile vend de misérables objets de pacotille. Parfois de pyramidales tours en bois qu’il assemble lui-même. Malgré son âge – il doit avoir près de 80 ans – il est encore très habile de ses doigts. Le chien, un vieux berger allemand, ne fait rien. Ou plutôt si, il dort. Enveloppé dans une vieille couverture mitée.
Chaque matin Paulin passe devant le vieux monsieur et son chien. Toujours il lui dit bonjour. Car Poli est Paulin. «Bonjour, gamin», lui répond le vieux monsieur. Le chien ne dit rien. Ce n’est point qu’il manque de politesse. Il se contente de dormir, comme tout bon chien de garde.
Des fois Paulin donne un sandwich au vieux monsieur. Alors le chien lève la tête et regarde. Mais jamais il ne quémande. Toujours le vieux monsieur mange le sandwich en entier. Jamais il ne partage avec Médor. Jamais… Paulin voudrait bien. Mais jamais une miette pour le chien, de la part du vieux monsieur. Ces jours-là, lorsque Paulin donne son sandwich, c’est jour de fête. Et quand il est heureux, Émile parle beaucoup. Il parle de sa vie. De sa femme morte des années auparavant. De ses tours en bois. Mais jamais, jamais il ne parle des inconnus qui le déposent au bord de ce trottoir chaque matin. Les mêmes inconnus qui viennent le chercher le soir.
Du moins c’est ainsi que Paulin imagine les choses. Un matin il a surpris deux hommes en noir qui s’occupait d’Émile. Il s’est dit qu’ils devaient être de sa famille. Paulin ça finit tout de même par l’intriguer ces mystérieux hommes en noir dont Émile ne parle jamais.
Un soir, il se poste en attente, dans une entrée, vingt mètres plus loin. Il fait le guet. Fébrile de tant de curiosité à assouvir. 19 heures, 20 heures, 21 heures… Personne ne vient chercher le vieux monsieur et son chien. C’est une heure raisonnable. Émile est toujours là, à sa place.
Notre jeune homme ensommeillé s’approche du vieux monsieur.
— Personne ne vient vous chercher, aujourd’hui? remarque-t-il.
— Non, je reste toujours là.
— Mais il vous faut dormir, s’inquiète Paulin.
— À mon âge, ce n’est pas utile, répond le vieux monsieur. On n’a pas besoin d’autant de sommeil que vous, les jeunes.
Paulin rentre se coucher. Il dort debout. Sans doute n’est-il pas aussi résistant que le vieux monsieur.
Le lendemain matin, lorsqu’il revient, deux hommes en longs manteaux s’occupent d’Émile. Leur voiture est garée juste devant.
Paulin s’approche doucement. Le vieux monsieur parait si immobile. On dirait qu’il est malade. Le chien non plus ne bouge pas.
Paulin s’en inquiète, d’abord dans sa tête. Puis il s’en inquiète auprès des inconnus en noir.
— Pas grave, répond le premier, d’une voix nasillarde.
— Pas grave, répond le second, de la même voix.
— La batterie est morte, explique le premier.
— Suffit de la changer, précise le second.
— Ce n’est pas difficile, conclut le premier homme.
— Ce n’est point difficile, confirme le second.
Sur ces paroles peu rassurantes, ils changent la batterie du vieux monsieur ainsi que celle de Médor. Paulin ne regarde même pas Émile reprendre vie. Il s’en va, tout penaud.
D’un coup de pied rageur, il envoie une canette de bière sous une voiture.
— Putain de vie, marmonne-t-il. On ne m’y reprendra plus à offrir des sandwichs à une machine.
