Mémoire reconstituée — 1: L’homme qui chouine
Lorsque j’étais gamin, une fois par semaine, j’allais au cinéma, juste à côté de chez moi. Une de ces salles de quartier (le Rex) qui n’avait d’autre ambition que de fournir une dose hebdomadaire de rêves à une clientèle populaire. Ici pas question d’un grand film. Que du cinéma de genre, souvent à la limite du nanar. Une fois c’était un film de pirates ou de cape et d’épée, une autre fois c’était un western et la fois suivante c’était un film policier ou fantastique. Mais pour nous autres ces films étaient aussi bien sinon mieux que ceux programmés dans les grandes salles du centre ville.
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De tous les films que je voyais là ceux que je préférais c’était les films allemands. La Grenouille attaque Scotland Yard (affiche ci-dessus), Le masque de la nuit, La porte aux sept serrures et surtout les terrifiantes aventures de l’Homme qui chouine. Je me souviens que chacune de ses aventures cinématographiques provoquait chez moi des cauchemars plusieurs nuits de suite. Ce qui ne m’empêchait pas de retourner voir le film suivant, dès qu’il était à l’affiche.
Ah, l’Homme qui chouine… J’en ai encore des frissons… Plus effroyable que Jason et Freddy réunis. J’ai vu une bonne douzaine de ses aventures. Plus tard j’ai essayé de retrouver une trace de ces films. Le Movie Guide, de John Meadow, ne recense pas moins de 23 films, tous réalisés entre 1953 et 1964. The Movie Encyclopedia, parue en 1976, chez Harper, ne cite qu’un seul titre The secret five (1959). Le meilleur, paraît-il.
Le Net ne m’a rien appris. D’autant plus que je ne connais pas le titre original de la série.
Plusieurs de mes correspondants se souviennent avoir également frémi aux exploits criminels de l’Homme qui chouine. Un critique de cinéma brésilien m’a même avoué qu’à Brasilia on pouvait encore voir les films il y a quinze ou vingt ans.
Depuis plus rien. Plus aucune trace. La Psychotronic Encyclopedia ignore complètement cette série de films. Pas le moindre mot non plus dans le Time out film guide, édité chez Penguin. J’ai du parcourir toutes les recensions de film, tous les catalogues de maisons de production allemandes et danoises. En vain. Comme si l’homme qui chouine lui-même avait décidé d’effacer toute trace de son existence.
Les affiches ne se démarquaient pas vraiment de celles des autres films du genre. En gros plan dans la partie supérieure, on avait droit invariablement à la tête de l’inspecteur Ferguson. C’était lui qui, à chaque épisode, déjouait les effroyables machinations de l’homme qui chouine. Sur la moitié inférieure de l’affiche s’étalaient deux ou trois scènes spectaculaires pour attirer l’amateur de sensations. À l’époque, c’était très efficace. Je me souviens aussi que sur les affiches des premiers films le lettreur avait rebaptisé notre « héros », l’homme qui chouigne. Ce n’est qu’au cinq ou sixième film que cela avait été corrigé. Et pendant de nombreuses années, ce mot m’est resté dans la tête.
Les films, eux, étaient tous construits sur le même canevas. Une femme seule, parfois un jeune couple, marche à pas pressés dans la nuit d’une ville qui ne peut-être que Londres. Pas le Londres réel, mais la ville de fiction des aventures d’Harry Dickson ou celle des films tirés des romans d’Edgar Wallace. Au bout d’une quinzaine de secondes, le bruit de pas se dédouble et on commence à entendre un étrange chouinement. Les pas s’accélèrent. La caméra reste figée sur le mouvement des pieds et sur les pavés luisants. Puis un horrible hurlement retentit et le générique apparaît. Pendant tout le reste du film les morts horribles vont se succéder et l’inspecteur Ferguson échappera deux ou trois fois aux pièges de L’homme qui chouine. Le film se terminait invariablement par une traque. Un quart d’heure de poursuites sur les toits ou dans les égouts. Et la mort horrible du criminel clôturait la projection sans qu’à aucun moment on ait vu son visage. Dans l’épisode suivant sa résurrection n’était jamais expliquée et pas plus l’inspecteur Ferguson que nous autres, spectateurs, ne nous posions de questions à ce sujet. L’homme qui chouine était capable de tout et nous acceptions le personnage tout d’une pièce.
C’était cela qui faisait la force du cinéma populaire des années 50/60. Pas besoin d’explications tirées par les cheveux qui ne collent jamais. On prenait les choses telles qu’elles venaient et c’était tout aussi bien.
Aujourd’hui l’homme qui chouine est bien mort et, à moins d’un miracle, il ne reviendra plus. L’inspecteur Ferguson à finalement rempli sa mission une bonne fois pour toutes dans le dernier film de la série, La maison du rêve périlleux (1964), qui préfigure étrangement les aventures cinématographiques de Freddy. Comme si ce dernier n’en était qu’un nouvel avatar. Mais la magie naïve n’est plus tout à fait là.
L’homme qui chouine ne reviendra plus vraiment. Et peut-être est-ce mieux ainsi.
Bon je l’avoue. J’ai triché. La série des aventures de L’homme qui chouine n’a jamais existé. Comme le dit le titre de ce texte il s’agit d’un fragment d’une mémoire reconstituée.
Quand je suis sorti de ma longue crise, qui s’est étendue sur 18 ans, je me suis aperçu qu’il y avait dans ma vie des trous immenses. C’est ainsi que, lors d’un débat sur le cinéma américain, j’ai raconté qu’un réalisateur n’avait à son actif que 3 films alors que pendant ce gouffre de 18 années il avait tourné film sur film. Je ne vous dis pas la honte que je me suis payé sur le coup. Il m’a fallu des années pour reconstituer mes manques littéraires et cinématographiques. En musique par contre je n’ai pas essayé… Il y en avait trop et puis quelque chose s’était cassé au fond de moi.
Alors j’ai imaginé, un jour, de me créer une fausse mémoire. D’inventer ces films, ces livres, ces musiques qui appartenaient à un monde que je n’avais pas connu… De me recréer une histoire…


