Les deux gnomes
Allongé dans l’herbe, Tork rêvassait. Sous ses yeux les poissons sautaient hors de l’eau pour attraper mouches et libellules, tandis que dans sa tête il pariait sur les chances de survie de l’un ou de l’autre. Un bruit sur sa droite attira soudainement son attention. D’après les vibrations que transmettait le sol, ce ne pouvait être qu’un humain.
Le gnome se laissa rouler en souplesse jusqu’à un buisson tout proche pour surveiller l’intrus tout à son aise. Il s’agissait d’un homme du château, court sur patte et tout en rondeurs. Il le connaissait pour l’avoir déjà vu rôder au village.
Comme tous ses compagnons du petit peuple, Tork pouvait mettre un nom sur chaque habitant de la région. Celui-ci se nommait Sigma23. Personne ne savait d’où il venait. On disait qu’il était tombé du ciel une vingtaine d’années auparavant et qu’il parlait toutes les langues de la Terre.
Dès qu’il eut parfaitement identifié le nouveau venu, Tork souffla dans son cor et un signal, inaudible pour les humains, lança l’alerte dans toute la vallée. Avec les hommes, mieux valait prendre ses précautions. On ne savait jamais trop ce qu’ils pouvaient manigancer dans leur esprit tordu.
Sigma23 jeta un coup d’œil autour de lui, pour s’assurer qu’il était seul, puis imita le cri de la chouette plusieurs fois de suite. Peu après, des mots, que le gnome ne parvint pas à identifier, parvinrent de l’autre côté de la rivière.
Grand et chétif, ce second individu lui était inconnu. Son visage portait les stigmates d’une maladie. À n’en pas douter c’était un étranger.
Tork se rapprocha prudemment des deux hommes pour tenter de percer leurs secrets, mais ceux-ci s’exprimaient dans une langue qui lui était incompréhensible. Il essaya tout de même de mémoriser phonétiquement leur conversation. Ce n’était pas facile, car les deux humains utilisaient des sons qu’il ne connaissait pas, sur des hauteurs de ton et des fréquences qui le mettaient mal à l’aise. C’était bien la première fois qu’il entendait quelque chose d’aussi déroutant et malgré sa vive curiosité il n’attendit pas la fin de la conversation pour s’éclipser à travers les herbes. Supporter davantage de cette discussion aurait été un calvaire pour ses pauvres oreilles.
Le plus vite qu’il put il se précipita chez lui, et sur des pelures d’oignon transcrit les sons qu’il avait mentalement enregistrés. Ça donnait un texte étrange. Une sorte d’incantation maléfique qui lui faisait peur. Il plia les pelures et les glissa dans la poche de son gilet. L’ancien pourrait sans doute lui en dire un peu plus sur l’étrange conversation qu’il avait espionnée.
Celui-ci habitait à quelques racines de chez lui et l’accueillit sur le pas de sa porte. Un grand sourire illuminait son visage ridé.
— Que me vaut l’honneur de cette visite, aventureux voisin?
— Nous avons à parler, dit Tork, tout en prenant place dans un fauteuil.
L’ancien servit deux verres d’alcool de prune puis bourra soigneusement une pipe. Malgré l’impatience qui le rongeait, Tork laissa le vieux gnome tirer quelques bouffées avant de lui tendre ses pelures d’oignon.
L’ancien vissa ses binocles sur son nez et lut avec attention ce qui était écrit. Puis il regarda Tork un long moment, relut le texte et au bout d’un moment hocha la tête. Il replia soigneusement les pelures avant de prendre la parole:
— Ceci est mauvais. Plus personne ne parle la langue des premiers âges. Plus personne ne connaît les mots anciens.
Il y eut un long silence. Le regard de l’ancien semblait se perdre dans un songe lointain. Puis une bouffée de fumée s’échappa des lèvres du vieux sage et Tork raconta la scène qu’il avait surprise au bord de la rivière.
Le vieil homme l’écouta attentivement, les yeux plissés, presque fermés. Et, quand le jeune gnome eut fini de narrer son récit, il dit:
— Les temps anciens ne sont plus et jamais ne reviendront. Et pourtant, tu m’apportes les échos d’une langue que plus personne ne connaît et que toi-même n’aurais jamais dû entendre.
Il jeta les pelures d’oignon dans le feu. Les flammes crépitèrent vivement durant quelques secondes, le temps de dévorer les mots inconnus, puis retrouvèrent leur aspect habituel.
— Qu’ont-ils dit ? demanda Tork qui avait du mal à réprimer sa curiosité.
— Ils ont parlé de machines étranges et inconnues et de voyages de milliers d’années. Ils ont parlé de cités dont les toits touchent le ciel. Ils ont parlé de la chaleur de 100 000 soleils. Et leurs mots ont dit la mort et la nuit éternelle. Et aussi que demain ne sera plus. Ils ont dit le désespoir. Ils ont dit que la brûlure de demain rongerait aujourd’hui et hier aussi. Et que plus à l’Est, l’herbe commence déjà à brûler.
— Qu’adviendra-t-il de nous? s’inquiéta Tork, que les paroles du vieux gnome intriguaient et mettaient mal à l’aise.
— Il reste encore de l’alcool de prune, dit l’ancien en remplissant leurs verres. Il faudra que je pense à aller en chercher trois ou quatre bouteilles avant que ma cave ne soit vide.
Et les deux gnomes, le jeune et l’ancien, dégustèrent dans la douceur du soir une longue gorgée, tandis qu’à l’horizon le soleil rougeoyait le ciel.
Demain était encore loin.
Et cet alcool de prune était si savoureux !
