Nos bandes enregistrées, notre radio Skrouik
Chroniques de la Vallée
10ème épisode
Désormais, chaque matin, Jo, le patron du Café de la Vallée, allumait le gros poste à lampes qui trônait sur son comptoir pour l’éteindre quelques secondes plus tard, après avoir constaté que notre radio Skrouik n’était pas revenue. Après quoi il mettait en marche le magnétophone. Tous les autres postes dans la Vallée restaient muets.
Radio Skrouik n’existait plus que par nos enregistrements. Dés que j’arrivais je remettais la bande n°2 à Jo, puis vers midi la veuve Coudrian lui faisait parvenir la bande n°3. A 18h, pour terminer la journée, Jo remettait la bande n°1.
Cette nuit là, nos intrus de la veille nous avaient laissé tranquilles.
Lorsque j’arrivais, Anselme Charbonneau et l’épicier discutaient des évènements du jour précédent, Jacotet, l’ainé, sirotait tranquillement son verre de pistaga et le père Dutrieux affrontait au 421 deux autres habitués du Café.
Jo, le tenancier, paraissait soucieux.
— Quelque chose qui cloche ? je lui demandais.
Il me fit signe de le rejoindre dans la cuisine.
— Que se passe-t-il ?
— Chaque matin, avant d’ouvrir, je contrôle mes futs. Ils sont toujours pleins. Or, ce matin, j’ai découvert que l’un d’eux était vide. Celui que j’ai vidé dans la journée d’hier ne s’est pas rempli pendant la nuit, contrairement à ce qui se passe habituellement. Ce qui veut dire que si cela se renouvelle les nuits suivantes je finirai par tomber en panne de pistaga, d’ici quatre à cinq mois.
— Voilà qui est fâcheux. Avant que nous découvrions radio Skrouik qui produisait de l’alcool dans la Vallée ?
— Les trois fils Malengrin. Ils habitent la grande ferme blanche, du côté de la pierre brisée. Ils continuent de produire quelques milliers de litres par an. Ils fournissent l’épicier, entre autre. Toute une aile de leur corps de ferme n’est qu’une suite d’alambics.
— J’irai les voir.
A midi je me rendis chez la veuve Coudrian. Elle avait préparé le lièvre de la veille, à la moutarde avec des pommes de terre et des pommes sauvages. L’électricien et Mathieu Vermont, le guérisseur, étaient présents également. Notre hôtesse était une excellente cuisinière. Nous nous régalâmes.
L’après midi j’allais voir les Malengrin. Leur ferme était vraiment immense. En arrivant je m’étonnais d’entendre notre radio Skrouik.
— Rien de mystérieux, là-dedans, m’expliqua Jean-Paul, le plus âgé des trois frères. Martin, l’électricien a remis en marche le vieil émetteur hertzien que la Vallée utilisait il y a une quarantaine d’année. Et voilà le résultat.
Nous discutâmes une bonne heure devant quelques bouteilles. Ils étaient d’accord pour augmenter leur production si le besoin s’en faisait sentir. Au moment de partir j’entendis un mot sur la radio : astronome. Les trois frères perçurent le même mot.
Lorsque j’arrivais au Café de la Vallée, je demandais s’ils avaient entendu quelque chose sur la radio. Personne n’avait capté le moindre mot.
Je pris Jo à part et lui fis un rapide compte rendu de ma rencontre avec les frères.
— Tout va bien. Ils sont prêts à travailler avec toi… Allez, sers moi un verre, je dois remplir la page du jour sur le cahier.
Dans la nuit, tandis que la Vallée dormait, je devais être le seul à m’interroger sur le mot du jour : Astronome. Pourquoi astronome ? Qu’y avait-il dans le ciel ? Le secret de radio Skrouik se trouvait-il dans les étoiles ?
Je finis tout de même, au bout de quelques heures, par m’endormir.
Demain serait un autre jour. Demain nous apporterait sans doute son lot de questions et peut-être de réponses.
Radio Skrouik
