Le Gnok. Episode 1
Lorsqu’elle laissa les Grammans s’installer dans l’appentis au fond du jardin, au début du mois
d’avril, Tante Adèle se doutait bien que cela finirait par lui attirer des ennuis. Ce n’était d’ailleurs pas sans raison qu’en plus du contrat de location elle leur avait fait signer un document en plusieurs exemplaires par lequel ils s’engageaient à ne faire aucune expérience dangereuse et à ne troubler en aucune manière la tranquillité du voisinage.
Ces extraterrestres sont tous les mêmes. Je ne parle pas ici des Marziens, qui sont les pires créatures que je connaisse.
Quel que soit leur monde d’origine, tous ces extraterrestres débarquent chez nous sans vergogne
avec armes et bagages, via la brèche dans le ciel ouverte par cet imbécile d’Emilio Pere-Revertez à la suite de ses travaux foireux sur la quatrième dimension, et se prennent pour les rois. Tout leur est permis. Et comme si cela n’était pas suffisant, ne voilà-t-il pas que, dès qu’ils posent le pied sur notre planète, la plupart d’entre eux se découvrent une subite pas-
sion pour la chimie et ne cessent dès lors de se livrer jour et nuit aux expériences les plus extravagantes.
Tant qu’ils ne font des victimes que dans leurs rangs cela ne gêne personne. Mais faut tout de même pas qu’ils poussent le bouchon trop loin.
Les « nôtres » nous ont laissés tranquilles pendant une semaine. La discrétion même. Ils demeuraient enfermés dans l’appentis, se livrant à d’obscures besognes dont nous ne nous serions souciés pour rien au monde si, un matin, une série de violentes explo-
sions n’avait pas ébranlé la maison de fond en comble. Tout de suite après, une épaisse fumée venant du fond du jardin avait obscurci le ciel.
— Va voir ce qu’ils font, m’a dit Tatie. Et sois prudent. Avec des zigotos dans le genre, nous devons
nous attendre à tout.
— J’ai pas peur, j’ai dit. J’ai mon gnok.
J’ai brandi mon engin, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à un pied de vigne particulière-
ment tarabiscoté, et je suis sorti.
Les Grammans sont des humanoïdes rondouillards de petite taille, à la peau verdâtre, originaires
d’Alpha du Centaure. Ceux que nous hébergeons sont au nombre de huit. Ils me font penser à ces créatures qu’on voit dans les séries de science-fiction. Lorsque je suis arrivé, ils étaient occupés à ramasser divers ustensiles éparpillés dans l’herbe.
— Ce n’est rien, me rassura l’un d’eux, de sa voix enfantine, un peu suraiguë. Juste une petite expérience sans danger… Nous ne recommencerons pas… Promis.
Tout aussitôt ses compagnons ont enchaîné en chœur :
— Nous ne recommencerons pas. Nous promettons… Nous ne recommencerons pas. Vous pouvez
nous faire confiance.
J’ai dirigé mon gnok sur eux, en faisant les gros yeux.
Je devais paraître terrible du haut de mes quinze ans, avec mon air qui se voulait le plus menaçant
possible et mon arme que je tenais bien fermement.
— La prochaine fois, gare à vous !
J’essayais de jouer les durs à cuire du mieux que je pouvais. C’était pas facile, mais fallait leur montrer, à ces étrangers, qu’on n’allait pas se laisser marcher sur les pieds comme ça.
En silence, j’ai pointé mon arme sur chacun d’entre eux à tour de rôle, puis je suis retourné dans la maison. Sans regarder une seule fois en arrière.
Les héros des séries télé américaines ne regardent jamais derrière eux !
Je sais que les Grammans ont peur de mon gnok.
Je ne peux pas dire pourquoi, mais ça les impressionne. C’est pas comme Émile, qui rigole toujours
quand je le lui montre.
Émile, chaque fois il me dit :
— Tu veux faire peur à qui, avec ton pied de vigne ? Jette ça à la poubelle.
Moi, chaque fois, je lui réponds :
— C’est pas un pied de vigne, c’est mon gnok.
Et lui, il rigole un bon coup.
Émile, il est sympa, mais il ne faut pas trop lui en demander. Parfois, je me dis qu’il doit lui manquer une case quelque part.
