Des idées plein la tête
Ce matin-là, Manolo se réveilla la tête remplie d’idées à ne plus savoir qu’en faire. Des idées comme on en a qu’une fois dans sa vie. De quoi écrire au moins deux cents romans ou nouvelles.
« Des idées béton que je te dis. Des vrais de vrai ! »
Enfin, un monde extatique allait reconnaître son talent. Il était vraiment le génie de ce siècle. Grave !
Des boules Quies dans les oreilles, pour que ses idées ne s’échappent pas – il faut être prudent quand on a autant d’idées originales qui tournent dans la tête -, Manolo prit son petit déjeuner d’un air guilleret. Quoique manger en gardant un air guilleret ne soit pas toujours des plus compatibles. Tout au moins faisait-il l’effort pour le paraître du mieux qu’il pouvait.
Après quoi, bien rassasié de ses tartines couvertes d’une onctueuse et surtout épaisse couche de crème chocolat goût noisette, – sa préférée -, il alla prendre sa douche, non sans s’être auparavant bardé le crâne de ruban adhésif. Tout le monde sait que les idées sont solubles dans l’eau. Et quand on en a deux bonnes centaines qui feront de vous un génie, on ne peut se permettre de les perdre pour une douche.
Puis, toujours bardé de son adhésif, – il serait toujours temps de l’enlever le moment venu -, il commença à couvrir des feuilles et des feuilles de ses idées si brillantes.
Tous ceux dont l’activité est d’écrire vous le confirmeront, les idées, aussi bonnes soient-elles, finissent toujours par se diluer, puis par s’évanouir complètement, quelque soit les précautions prises pour les enfermer dans votre tête. Sans doute l’adhésif utilisé par Manolo n’était-il pas de première qualité. Car toujours ses idées s’évaporaient en un rien de temps.
Au bout de plusieurs heures de cette agitation frénétique, notre prodige s’arrêta. La totalité de ses merveilleuses idées enfin couchée sur le papier.
Il était prêt.
Le monde allait enfin découvrir son incommensurable génie. Sans aucun doute allait-on le considérer dès lors comme l’Einstein de la littérature. Peut-être même lui remettrait-on dès la parution de son premier roman le Nobel et tous les grands prix littéraires de l’année. Certainement, pour faire bonne mesure, serait-il dans l’obligation d’en refuser quelques-uns. Le Femina ou le Renaudot, par exemple. Cela lui assurerait l’amitié de Houellebecq ou d’Amélie Nothomb.
Chaque matin, au petit déjeuner, des serveurs stylés lui apporteraient des chariots de tartines de crème chocolatées à la noisette et, chaque soir, d’accortes jeunes femmes viendraient les border, lui et sa maîtresse officielle. Car un écrivain de son talent doit avoir une ou plusieurs maîtresses officielles.
À quatre heures, après l’indispensable goûter, il relut sa prose pour décider quel roman il écrirait en premier, celui qui lui assurerait un succès éternel. À son grand regret, les idées couchées sur le papier ne lui parurent plus aussi génialissimes qu’elles lui avaient semblé dans un premier temps. À vrai dire, elles étaient même médiocres.
Comment diable avait-il espéré atteindre la gloire avec de tels écrits ? Sans doute s’était-il laissé aveugler par ce trop plein d’idées. De rage, il déchira l’ensemble des feuilles inutilement noircies et sortit pour aller se chercher une bonne pizza.
Si ce n’était pas pour aujourd’hui, ce serait pour demain. Oui, il le sentait. Ça commençait déjà à bouillonner sous son crâne. Demain matin ce serait mûr à point. Demain, ses rêves de grandeur prendraient forme.
Ce soir il se contenterait d’une pizza campagnarde…
Après tout, même les génies doivent se remplir l’estomac.
