Zombies à la manque
C’est par la radio que nous avions appris la nouvelle. Trois journalistes, de retour de reportage, avaient surpris, en longeant la grille d’un cimetière, plusieurs morts en train d’émerger de leur tombe.
« Horrible ! », avait commenté l’un d’eux.
« Je n’ai jamais ressenti une trouille pareille », s’était contenté d’affirmer le second.
Quant au troisième il avait sobrement déclaré : « On se serait cru dans un film d’épouvante. »
L’info ne nous a pas inquiétés plus que ça. Les journalistes racontent tellement de bobards, surtout au mois d’août, qu’un de plus, un de moins, ne nous empêcherai pas de dormir… Comme si les morts pouvaient se réveiller ! Tout de même ! Depuis que l’humanité est sur Terre, on le saurait si c’était possible.
À midi, alors que j’aidais Martine à préparer le repas, on a frappé à la porte. Véro, l’aîné de nos deux filles, est allée ouvrir.
– C’est mamie Françoise, a-t-elle annoncé, d’une voix bizarre.
– Comment, ai-je fait à Martine, ta mère aussi a abandonné le cimetière ?
J’ai été accueillir la mamie qui attendait sagement sur le pas de la porte. Faut avouer qu’elle n’était plus très fraîche. Pour tout dire, il en manquait même des bouts. Revoir la belle mère n’était pas pour m’enchanter. Encore moins dans l’état dans lequel elle se trouvait. Mais bon, il y avait de la place à la maison. Je l’ai conduite à la salle à manger où elle a pris place sur une chaise.
– Manger, est-elle parvenue à murmurer.
– Je me doute bien que tu dois avoir faim depuis tout ce temps, la mamie. On est en train de préparer le repas.
J’ai déposé sur la table une assiette de saucisson et des amuse-gueules. Je lui ai également servi un verre d’eau. Elle n’y a pas touché.
Véro et sa sœur, Christine, l’observaient tout en gardant leur distance.
– Manger, a répété belle-maman.
Dans ce cas précis, belle c’était vraiment un euphémisme. Mais après son séjour en compagnie des vers ça se comprenait. Ce n’était pas le plus important. Elle était là et contre mauvaise fortune bon cœur il fallait bien la prendre en charge.
Au bout d’un moment, comme plus personne ne s’occupait d’elle, elle s’est levée avec des gestes lents puis s’est dirigée vers ses petites filles. Horrifiées face à ce cauchemar ambulant, elles se sont enfuies en hurlant. S’enfermant à double tour dans leur chambre respective.
– Et bien, la mamie, ai-je dit. On n’est pas dans un film d’horreur, ici. Calme-toi et reprends ta place.
– Manger, s’est-elle contentée de dire.
– Pas d’affolement, la vieille. Ce sera prêt dans quelques minutes. Tu devrais goûter le saucisson, il est excellent.
Martine est revenue de la cuisine avec une pile d’assiettes.
– Bonjour, maman. Tu nous as manqué, tu sais.
Puis se tournant vers moi :
– Tu crois qu’il faut la déclarer à la mairie ?
– J’irai voir, mardi matin.
C’est vrai qu’avec ces morts qui revenaient on allait certainement avoir droit à une refonte des formulaires d’enregistrement. Car si naissances, mariages, décès étaient prévus, personne jusqu’ici n’avait envisagé un possible retour à la vie.
Nous avons installé la table, puis j’ai demandé aux filles de revenir, leur assurant qu’il n’y avait aucun danger. Prudentes, elles se sont toutes deux installées à l’autre bout de la table.
Mamie n’avait vraiment pas d’appétit. Elle n’a touché ni aux hors-d’œuvre, ni à la viande. Encore moins au dessert, une excellente tarte tatin.
– Il faut manger, lui ai-je dit, sinon tu vas tomber malade.
– Manger, s’est-elle contentée de répondre une nouvelle fois. On ne pouvait pas dire qu’elle avait beaucoup de conversation.
Lentement, elle a levé la main puis a pointé un doigt particulièrement maigre sur mon crâne.
– J’irai chercher de la cervelle fraîche demain matin, lui ai-je assuré. En attendant, essaie de manger de ce délicieux rôti.
Mais du rôti point n’en voulait, la belle-mère. À peine revenue parmi les siens, elle faisait déjà sa tête des mauvais jours.
Elle a tout de même attendu patiemment jusqu’au lundi matin que je lui ramène à manger. Deux bonnes cervelles de veau. Martine et les filles ont fait les dégoûtées lorsque j’ai défait l’emballage papier. Le regard de mamie, dans ses orbites vites, s’est illuminé un bref instant, puis elle a porté un bout de cervelle à sa bouche et l’a reposée aussitôt.
– Manger, s’est-elle contentée de dire.
– Ben quoi, la vieille, on joue les difficiles ? Quand on est dans cet état, on ne regarde pas ce qu’on mange.
Elle a de nouveau pointé un doigt sur mon crâne.
– Non, la mamie. Pas de cervelle humaine… Ce n’est pas convenable. Ce n’est pas parce que tu reviens d’entre les morts que tu dois te comporter comme les zombies du cinéma. Une bonne cervelle de veau te conviendra parfaitement.
Elle a tout de même fini par manger. Après quoi elle a été malade toute la journée.
Décidément ces morts-vivants sont vraiment délicats !
J’ai essayé divers types de cervelles et de viandes crues. Rien à faire. Elle était toujours malade. On a commencé à s’inquiéter pour sa santé.
Jusqu’à ce matin où, dix jours après son arrivée, je suis tombé, en partant au boulot, sur un clochard étendu dans le hall de l’immeuble. J’ai tâté son pouls. Il était bel et bien mort.
Coup d’œil circonspect autour de moi. Il n’y avait personne.
J’ai traîné le corps jusqu’à l’ascenseur et l’ai ramené dans l’appartement. À peine arrivée, la vieille s’est jetée sur le cadavre.
– Tu aurais tout de même pu attendre qu’on le trempe un peu dans la baignoire, ai-je remarqué.
Elle a mangé un bon morceau d’épaule. Ça faisait plaisir de voir qu’elle avait retrouvé l’appétit. Puis elle a désigné le crâne du clochard.
J’ai été cherché une scie et l’ai décalotté proprement.
On aurait dit qu’elle n’avait pas mangé depuis plusieurs jours. Elle a dévoré le cerveau goulûment, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Après quoi elle s’est approchée de moi pour me faire un bisou. Je l’ai repoussée fermement.
– Pas besoin de remerciements, ai-je dit. C’était tout naturel.
J’ai été prévenir Martine, ainsi que les filles, qui dormaient encore. Véro et Christine ça les a un peu choqués et elles ont préféré ne pas voir ça. De son côté, Martine a pris les choses avec humour.
– S’il n’y a que ça pour lui faire plaisir.
Et puis tout le monde s’y est fait. Bien sûr, il a fallu lui apprendre à ne pas traîner sa viande partout. Par contre, nous avons dû bien vite acheter une tonne de désodorisants. Car ça pue vite, la charogne. Mamie aussi, elle ne sentait pas très bon, mais elle on s’y était habituée. Et puis elle avait des excuses. Elle faisait partie de la famille. Un coup de pschitt pschitt et on ne remarquait plus rien.
Le problème de la nourriture n’était pas résolu pour autant. Car ce n’est pas tous les jours qu’on trouve un cadavre à proximité de chez soi. Encore moins dans le hall de l’immeuble où l’on vit. Il a donc fallu partir en chasse.
Tous les jours j’ai pris l’habitude de me lever une heure plus tôt. Pour revenir bredouille de chaque équipée. Il ne faut pas croire, les gens ne tombent pas comme des mouches.
Au bout d’une semaine pas le moindre cadavre ne s’était présenté à moi. Et la mamie, croyez-moi, elle dévorait de bon appétit. En faisant attention de ne pas lui en donner trop à la fois, avec une personne de corpulence moyenne on avait de la viande pour une semaine, dix jours.
Il a donc fallu prendre une décision grave. J’en ai longuement discuté avec Martine et nous sommes tombés d’accord. Si les cadavres ne venaient pas à nous, nous devions aller à eux. Un matin, à cinq heures sonnantes, je suis sorti, une pelle à la main.
Coup de chance inespéré j’ai croisé à quelques mètres de l’immeuble un quidam qui semblait bien imbibé. Je l’ai suivi sur quelques mètres, de manière à me rapprocher le lui, et lui ai assené un bon coup sur l’occiput. Ça n’a pas fait un pli. Il est tombé comme une masse, raide mort. J’ai appelé Martine, via mon portable, et nous avons ramené la viande chez nous.
Les filles nous ont aidés à découper le mort. Pour calmer la mamie, on lui a donné un pied. Puis un bout de cervelle. Car c’était surtout ça qu’elle attendait, la gourmande. Mais on ne lui en donne jamais beaucoup à la fois. D’abord parce que c’est un met rare et ensuite parce qu’on essaie de faire attention à sa ligne.
Depuis quelques jours les nouvelles ne sont pas très bonnes. De plus en plus de morts se réveillent.
Et, de plus en plus souvent, le matin j’aperçois un voisin, une pelle à l’épaule. On se fait un discret signe de la main, puis on poursuit notre route, chacun de notre côté, à la recherche de viande fraîche. C’est qu’il faut les nourrir ces morts-vivants… On ne va tout de même pas les laisser dépérir comme ça.
Comme j’arrive à auteur d’un petit jardin, j’aperçois un couple d’amoureux tendrement enlacés devant moi. Ils ne m’ont pas vu arriver. Je lève ma pelle et…
Vlan, deux d’un coup… Je commence à bien prendre le coup de main… Mamie sera contente !
