Bonheur à quatre feuilles
Dans le jardin de Jonathan, tout au bout du village, ne poussaient que des trèfles à quatre feuilles. Des vrais de vrais. Pas des en plastique qu’on achète au super marché du coin ou chez Bricobrico, à deux euros le bouquet de dix.
Alors, bien sûr, ses voisins le jalousaient, au point qu’ils donnaient l’impression de s’être installés à côté de chez lui uniquement dans ce but.
Ils disaient toujours : « Il triche. Il possède des graines magiques », ou pire encore, horreur parmi les horreurs, ils laissaient entendre qu’il utilisait des semences génétiquement modifiées.
Jonathan avait beau se défendre d’un « pas de ça chez moi », on l’observait tout de même d’un mauvais œil. Aussi, pour couper court aux commérages, avait-il fini par accrocher au portail un panonceau sur lequel était écrit : « Ici ne pousse que du véritable trèfle à quatre feuilles, sans OGM, ni colorants, ni sucre ajouté ».
Profitant de ce que la nuit se faisait involontairement leur complice, ses voisins ne cessaient de lui dérober ses semences ou même parfois des pieds complets.
Mais ils avaient beau faire, dans leurs jardins à eux ne poussaient que des trèfles à trois feuilles et même, quand ils n’avaient pas de chance, à deux feuilles tout simplement. Ce qui leur valait d’être la risée de tout le monde. Ou du moins de tous ceux qui n’essayaient pas de faire pousser du trèfle dans leur parterre de fleurs ou au beau milieu de leur gazon.
Jonathan vivait chichement. Il n’avait jamais connu ni l’opulence ni la misère, mais il était toujours heureux de partager ce qu’il possédait. Tous les jours il offrait aux passants un de ses trèfles porte-bonheur. Seuls ses voisins, rongés par la jalousie, refusaient de recevoir un tel présent.
Et puis, une nuit, advint ce qui devait arriver depuis longtemps. Des individus sans scrupules lui volèrent son jardin tout entier. Rebouchant la fosse qu’ils avaient creusée, de cailloux et de mauvaise terre.
Bien sûr, dès le lendemain la nouvelle circula de bouche en bouche et plus personne ne vint rendre visite à Jonathan. Les gens sont d’humeur si changeante ! Un jour ils pensent blanc, le lendemain noir. De vraies girouettes ! Quant à ses voisins, de grands sourires carnassiers sur les lèvres, ils se mirent, dès lors, à vendre sans vergogne leur trèfle à quatre feuilles. Pas question de partager ce trésor sans en tirer un quelconque profit.
Cependant, Jonathan n’en prit point ombrage. Ses voisins s’en étonnèrent, l’observèrent, l’espionnèrent, non sans une certaine inquiétude. Mais Jonathan continuait de vivre sa vie, tranquillement. Sans se décourager, il sema à nouveau du trèfle. Et bientôt, un panneau indiqua devant sa porte : « Ici, véritable trèfle à trois feuilles. Il apporte le sourire et il est gratuit. »
Et tout aussitôt les girouettes reprirent l’habitude de passer devant son jardin si accueillant. Et de recevoir au passage un banal trèfle à trois feuilles.
En vérité, avait-on jamais réussi à prouver que les trèfles à quatre feuilles portaient réellement bonheur ? Ce qui était certain par contre c’est que celui que distribuait Jonathan, bien que ne comptant que trois feuilles, donnait indubitablement un beau sourire à quiconque le recevait.
Après tout, qu’il ait trois ou quatre feuilles, qu’importe ?
Mais, cela, les voisins de Jonathan ne le comprirent jamais et s’obstinèrent pendant des années, à proposer en vain leurs modèles à quatre feuilles dont personne ne voulait, pas même les oiseaux.
