Le Grand Magou
Bien droit, fièrement campé sur ses jambes, le grand Magou se tient sur l’estrade. Sous son chapeau à larges bords, on aperçoit à peine son visage. Il est vêtu de sa longue cape noire et comme d’habitude, rien que de le voir dressé ainsi, dans son inhumaine immobilité, il fout vraiment la trouille.
— Si tu ne manges pas ta soupe, le grand Magou viendra te chercher, grondent les parents, suivant l’immuable rituel du soir.
— Si tu ne vas pas au lit, le grand Magou prendra ta place, menacent une nouvelle fois les parents.
— Si tu n’apprends pas tes leçons, c’est le grand Magou qui mangera ton dessert, dit une autre fois le père ou la mère.
Alors, bien sûr, le grand Magou il nous terrorise. Comment pourrait-il en être autrement quand on le voit, immobile, sur l’estrade au milieu de la Grand Place.
Tous les mercredis il est là, à nous surveiller. Il arrive tôt. Tellement tôt !… Au réveil, lorsque je me précipite vers la fenêtre il est déjà là. Toujours à la même place. Toujours aussi droit, bien campé sur ses longues jambes. Jamais il ne dit un mot.
Ce jour-là, nous savons que si l’un d’entre nous fait une bêtise, dans la nuit même le grand Magou viendra immanquablement le chercher pour l’emporter dans son palais d’effroi et de ténèbres. Et jamais, au grand jamais, le garçon ou la fille ne réapparaîtra un jour. Ne raconte-t-on pas que le grand Magou dévore ses victimes de la tête aux pieds. Alors, je ne vous dis pas comme nous on a la tremblote, rien qu’a l’énoncé de son nom. C’est qu’on ne veut pas finir à notre tour dans sa grande marmite bouillonnante d’où s’échappe encore l’odeur de ses précédentes victimes, si l’on en croit ce qui se raconte, le soir, autour de la table du repas.
Même les chevaux de bois du vieux manège du père Gustave semblent effrayés lorsque cet être terrifiant est là. Et les arbres sur la place tremblent si fort qu’ils en perdent leurs feuilles bien avant l’arrivée de l’automne.
Comment l’oublier ? Et pourtant ! Combien d’adultes se souviennent, une fois quitté l’enfance, de celui qui les hantait si fort lorsqu’ils n’étaient pas plus hauts que trois pommes ?
— Si tu ne manges pas ta soupe, le grand Magou viendra te chercher, grondent toujours les parents, suivant l’immuable rituel du soir.
— Si tu ne vas pas au lit, le grand Magou prendra ta place, menacent une fois de plus le père et la mère.
— Si tu n’apprends pas tes leçons, c’est le grand Magou qui mangera ton dessert, disent une autre fois les parents.
Et chaque soir, dans notre tête nous récitons la prière qui chasse au loin le grand Magou.
Par le roucou, par la lanterne,
Que la lune veille sur nos têtes,
Par la gousse, par la luzerne,
Que le grand Magou se casse la binette.
Et les nuits où, de trop de bêtises accumulées dans la journée, nous ne nous sentons pas tranquilles, nous récitons, bien enfouis sous draps et couvertures, la formule magique qui empêche le grand Magou de nous emporter avec lui.
Que la porte reste verrouillée,
Que point ne cèdent les volets
Va-t-en grand Magou
Je ne ferai pas un bon ragoût.
Car, pauvres enfants apeurés, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Jamais les adultes ne s’apercevront de tous ces périls qui nous guettent, nous autres. Jamais ils ne sauront rien des créatures sous le lit ou dans le placard. Jamais ils ne se soucieront du grand Magou qui nous fait peur et qui parfois dévore l’un d’entre nous.
Écoutez !
Écoutez ce pas autour de la maison.
Écoutez bien !
C’est lui ! Il est là !
Il est temps de réciter la prière :
Par le roucou, par la lanterne,
Que la lune veille sur nos têtes…
