La cité des oiseaux 1
Lorsque j’étais enfant, je vivais dans un monde étrange. Il n’y avait pas internet. Il n’y avait qu’une seule chaine de télévision, et en plus elle était en noir et blanc. Personne ne jouait aux jeux vidéo, pour la bonne raison qu’il n’y avait pas d’ordinateurs non plus. Oui, ce monde était vraiment curieux.
Alors je lisais beaucoup. Des romans énormes publiés par un éditeur belge, Marabout. De gros pavés qui reprenaient les romans-feuilletons du dix-neuvième siècle. Il y avait Rocambole. Et puis les Habits Noirs et leurs terrifiantes machinations. Et les oeuvres de Dumas. Surtout les romans rares. Le meneur de loups, Robin des Bois…
Et puis, à la radio, on écoutait les aventures de Furax, diabolique méchant créé par Pierre Dac et Francis Blanche.
Lorsque je me suis mis à écrire sérieusement, vers la fin des années 60, je me suis dit que moi aussi j’écrirai des feuilletons. Et puis le temps est passé et je n’ai jamais pu réaliser ce rêve.
Du moins, jusqu’à ce que, début 2007, je débarque sur Myspace. Et là je me suis fait plaisir en écrivant pour mes amis plusieurs courts feuilletons. La Cité des Oiseaux est l’un d’eux. Par la suite je vous en présenterai d’autres, dont les aventures des agents du S.P.A.C.E.
En espérant que ces mini-feuilletons vous plairont.
Chapitre1
Vers Epsilon VIII
Depuis des heures, nous suivons, à bord de notre nuage, le rail invisible qui nous sert de guide à travers le ciel. Kayama, Adeline et chaminoute, une jeune chatte au pelage noir et blanc, m’accompagnent dans ce voyage vers Epsilon VIII, la dernière des cités au dessus des nuées.
Le nuage n’est pas difficile à piloter. Il se conduit comme un bateau de petite taille. Quand le vent le permet, il suffit de déployer la voile pour avancer. Sinon un moteur à catalyse hydrique, puisant son carburant dans le nuage lui-même, permet de progresser à l’incroyable vitesse de quinze kilomètres à l’heure. On raconte, dans les cercles autorisés, qu’au-delà de cette vitesse aucun humain ne pourrait survivre. Jusqu’ici personne n’a réussi à démontrer la véracité de cette affirmation.
Comme le soleil se couche, notre destination apparaît sur l’horizon. Nous devrions l’atteindre peu après minuit, d’après les instruments optiques. Je bloque la barre pour rejoindre mes passagères.
Chaminoute discute avec deux goélands tandis que Kayama déploie le plateau de mah-jong sur une petite table. La chatte refuse de faire le quatrième. Elle perd toujours à ce jeu dont les subtilités lui échappent. Heureusement, un des oiseaux accepte de prendre sa place.
Bientôt plusieurs mouettes et un corbeau viennent assister à la partie acharnée que nous nous livrons. Le goéland est un joueur de haut niveau. Il gagne toutes les manches. Kayama, qui manque toujours de patience, termine bonne dernière. Adeline et moi-même nous en sortons correctement.
Alors que nous terminons notre tournoi, Epsilon VIII commence à prendre forme dans le ciel. La cité ressemble à un palais de contes de fées. D’innombrables tours et tourelles, toutes plus tarabiscotées les unes que les autres, surmontent ses murailles cristallines.
— Regardez tous ces oiseaux dans le ciel, s’exclame Adeline, émerveillée. Jamais je n’en avais vu autant.
— Epsilon VIII est la cité de la gent ailée, commente notre goéland, champion de mah-jong. Ici vivent les peuples de l’air.
Après plusieurs minutes d’observation de la ville aérienne, je reprends le contrôle de la barre pour préparer la manœuvre d’approche. Chatminoute me seconde. Si les règles du mah-jong lui échappent, l’utilisation de l’astrolabe n’a aucun secret pour elle. À mesure que nous approchons elle me donne régulièrement notre position. Pas question de rater le point d’ancrage magnétique qui nous permettra d’entrer dans la cité des oiseaux. Deux miaous brefs m’indiquent que nous avons une légère dérive. Je rectifie aussitôt notre direction. Peu après j’aperçois devant moi la minuscule plate forme d’atterrissage.
— C’est bon, dis-je. Nous n’avons plus besoin des instruments. Je peux terminer la manœuvre en visuel. Je me positionne dans l’axe du nouveau rail de guidage magnétique.
Le nuage se pose en douceur. Chatminoute saute aussitôt sur l’aire d’atterrissage. Kayama et Adeline la suivent. Je coupe le moteur et descends à mon tour. Le nuage ne risque pas de s’envoler pendant notre absence. Le point d’ancrage est suffisamment fort pour résister aux vents les plus violents.
Le sol qui m’accueille est très doux. Comme de la terre couverte d’herbe. La chatte court, loin devant. Elle a déjà pris une sérieuse avance sur nous. Je me doute qu’elle est pressée de retrouver ses amis océanes.
Ce n’est pas la première fois que Chatminoute m’accompagne ici. Elle s’y est fait de nombreuses relations, mais c’est surtout avec les océanes, les plus grands des oiseaux qui vivent dans cette cité aérienne, qu’elle s’entend le mieux…
(A suivre)
