Radio Skrouik ne lâche pas le morceau
Chroniques de la Vallée
9ème épisode
Dans la nuit du 3 au 4 octobre, un bruit inhabituel me tira de mon sommeil. Je bondis hors du lit et me précipitais vers la fenêtre. De l’autre côté de la place, trois silhouettes s’agitaient devant le Café de la Vallée. J’enfilais une veste, attrapais mon fusil de chasse et sortis. J’avançais à découvert, sans chercher à me cacher. Arrivé au milieu de la place je tirais un coup de feu en l’air. Les trois silhouettes s’enfuirent sans demander leur reste. Une fenêtre s’ouvrit à l’étage.
— Que passa ? demanda Jo, le patron du café.
— Tu as failli avoir de la visite. Trois individus. Ils ont laissé leurs outils sur place, devant la porte.
— Je descends
Lorsque Jo ouvrit la porte, une demi douzaine de curieux m’avaient rejoint.,
— Qui c’étaient ces types ? Il n’y a jamais eu le moindre cambriolage dans la Vallée.
J’examinais les outils. Du matériel de pro.
— Des gars envoyés par radio Skrouik. Je ne vois pas d’autre explication. Ils veulent récupérer les bandes magnétiques, pour nous obliger à rester sur leur station.
— C’est fou, remarqua Martin Matriciau, l’électricien.
— Allez, les gars, entrez boire un verre, proposa Jo.
Je ramassais les outils et les déposais sur une table.
— Il va falloir planquer ça. Il ne faut pas qu’ils récupèrent leur matos. Et on va devoir dissimuler les enregistrements, aussi. Pour le moment c’est notre bien le plus précieux.
— Que proposes-tu ? demanda Jo, tout en remplissant nos verres.
— Nous avons trois série de 3 bandes. La première série est la plus importante. C’est celle que nous utilisons. Tu garderas la première, puisque c’est toi qui lance le programme chaque matin. Moi, je garderai la deuxième el la veuve Coudrian aura la troisième. Et les six autres enregistrements changeront de main, une fois par jour, suivant des règles que nous devons établir. Demain après-midi j’irai chasser sur les hauteurs. j’essaierai de relever des traces de nos intrus.
Une demi heure après tout le monde avait regagné ses pénates.
J’eus du mal à retrouver le sommeil. Radio Skrouik m’intriguait de plus en plus.
Dès le réveil j’allais remettre la troisième bande de la première série d’enregistrements à la veuve Coudrian. Je lui expliquais rapidement les évènements de la nuit, puis me rendis au Café pour mettre à jour le cahier bleu.
La diffusion des enregistrements avait un côté rassurant, mais restait frustrante. Il manquait les mots que Radio Skrouik distribuait avec parcimonie. Du moins jusqu’à ce que Gaspard, le fils de l’épicier, entre dans le café en disant :
— Vous avez entendu le mot ? Il y a cinq minutes. Territoire… Radio Skrouik a dit Territoire.
— Quelle radio ? a demandé Jo, le patron.
— Ben, celle des enregistrements.
Dans le café tout le monde s’est regardé avec stupeur. Comment pouvait-il y avoir un mot perçu par une seule personne sur l’enregistrement ? Nous aurions tous du l’entendre ce mot.
— Tu es sûr ? ai-je demandé. Tu n’as pas allumé la radio ?
— Non, monsieur. C’est l’enregistrement. Il a dit : Territoire. Je l’ai bien entendu. Ça sortait des haut-parleurs, sur la façade du café.
Avec Jo on a échangé un regard, puis j’ai dit :
— On te croit, Gaspard.
J’ai rempli trois pages du cahier pour relater les derniers évènements puis je suis rentré pour prendre ma gibecière et mon fusil. Une cartouchière se trouvait déjà dans le sac.
En moins d’une demi heure j’atteignis la base de la montagne qui cernait la vallée. La pente n’était pas très rude. Par contre au dessus de mille mètres ça devenait vraiment raide. Mais je ne comptais pas grimper jusque là. Pissenlits et fougères, avec quelques buissons d’épineux et des mauvaises herbes en abondance, constituaient le principal de la végétation. Parfois un chêne ou un sapin. Mais la majorité des arbres commençaient à pousser deux cents mètres plus haut. Nos trois intrus de cette nuit avaient laissé des traces. Pissenlits et herbes couchées en plusieurs endroits. Ils se dirigeaient vers les hauteurs. C’est tout ce que je voulais savoir.
Je tirais deux lièvres puis retournais au Café de la Vallée. Un des lièvres échut à Jo et l’autre à la veuve Coudrian. J’étais un bien piètre cuisinier et je n’aurais pas su me débrouiller avec mon gibier.
Une fois rentré je laissais longuement tourner le terme territoire dans ma tête. Mais la fatigue finit par l’emporter et je m’endormis dans mon fauteuil.
