La gamine qui lisait des BD
Nouvelle autobiographique
Il était une fois… C’est ainsi que commencent les belles histoires. Celles qui disent l’enfance. Celles qui nous accompagnent dans notre vie. Il était une fois… Mais toi je ne pourrai pas te raconter… Les mots ne seront jamais assez forts pour dire aux autres comme mon rêve est beau. Alors, voici une autre histoire. Une belle histoire comme on en vit trop peu dans une vie. Une de ces histoires qui dit aussi mon histoire d’aujourd’hui.
Nous venions d’entrer dans les années 80. Ma nouvelle boutique de livres d’occasion voyait arriver chaque jour son contingent de nouveaux clients. Il y avait ceux qui venaient acheter bandes dessinées, polars, romans de science-fiction ou de littérature générale. Il y avait ceux qui venaient pour lire sur place. Avec la bande dessinée c’était difficile d’y échapper. D’autant plus que nous avions un bon rayon de super héros. Strange, Titans, Conan… D’autres encore venaient uniquement pour essayer de faucher un ou deux bouquins. Parfois plus. Il existait à l’époque de véritables petites bandes qui vivaient de la revente de ce qu’elles parvenaient à nous voler.
Le livre se vendait bien. Il n’y avait pas internet. L’informatique personnelle commençait à peine à pointer le bout du nez… Et nous écoutions la musique sur des disques noirs en vinyle, qu’aujourd’hui on se dit que c’est à peine croyable que des machins pareils aient pu exister.
En bref, nous vivions encore dans la préhistoire, bien que les dinosaures s’étaient éteints depuis longtemps. Seuls les mammouths survivaient sous forme de super marchés… Vraiment la préhistoire, je vous dis.
Parmi ces nouveaux clients qui franchissaient le seuil de la porte, un jour comme un autre, une petite fille aux longs cheveux bruns entra. Toute jolie, toute intimidée. Elle avait 12/13 ans. Elle s’est dirigée tout de suite vers les BD, regardant l’impeccable alignement des dos blancs, laissant glisser son doigt sur les dos des albums, jusqu’à ce qu’elle repère ce qu’elle cherchait. Les seuls dos qui étaient en couleurs. Et puis elle est partie.
Elle est revenue presque tous les jours suivants, s’enhardissant bien vite pour sortir un album et le feuilleter. Parfois, mon associé grognait un peu, sortant un «On ne lit pas les BD sur place», qui calmait bien vite les curieux.
Mais il ne lui fallut pas longtemps à ma petite curieuse pour se rendre compte que nous étions à la boutique à tour de rôle le matin et en fin de journée. Et, très vite, elle prit l’habitude de venir quand j’étais là. En général elle feuilletait rarement plus d’un album. Et puis elle s’en allait. Sans un mot.
Et toujours elle revenait.
Au bout d’un moment, elle en vint à s’asseoir carrément par terre. Pour lire vraiment. De la première à la dernière page. Parfois, elle levait les yeux de ses pages colorées et me regardait, comme pour s’assurer que je ne lui dirai pas, moi aussi, «On ne lit pas les BD sur place». Boule et Bill, les Schtroumpf, Tif et Tondu, tout y est passé. Puis Valérian, et Astérix, et Tintin aussi. Elle lisait un ou deux albums à chacun de ses passages. Et chaque fois il y avait un moment où son regard se posait sur moi. Sans doute était-ce sa façon à elle de dire merci.
Moi je m’occupais des clients, je m’occupais de la comptabilité. Parfois je la regardais aussi. Et pendant trois ans elle est venue.
Ce fut une belle histoire, toute simple. Sans un mot. Une de ces histoires tranquilles qu’on ne raconte jamais. Car il n’y a rien à raconter.
Et puis il y eut un dernier jour. Un jour comme les autres. Un jour de ciel gris. Ce jour là aussi, elle a pris sa BD, elle s’est assise et elle a lu. Plusieurs fois elle a arrêté sa lecture pour me regarder. Je m’en suis étonné. Mais elle a poursuivi sa lecture jusqu’au bout. Jusqu’à la dernière page. Puis elle s’est levée, a remis l’album à sa place et pour la première fois en trois ans s’est avancée vers moi. Elle avait des larmes dans les yeux. Elle m’a embrassé et est partie. Je ne le l’ai jamais revue.
Peu après j’ai appris qu’elle avait déménagé.
Voilà, c’est une de mes histoires secrètes. Plus si secrète que ça, maintenant. Ce fut sans doute une de mes plus belles histoires d’amour. Peut-être la plus belle.
Pendant longtemps j’ai repensé à elle. Et souvent par la suite son fantôme est venu lire chaque jour une de mes bandes dessinées.
Les fantômes ont vraiment d’étranges habitudes !
(Ecrit dans les années 80. Publié sous forme d’un ebook en 2008.)
