La cité des oiseaux 2
Chapitre 2
Dans Epsilon VIII
La cité des oiseaux est belle. Son architecture audacieuse et aérée s’étend dans toutes les directions depuis son point central, une géode d’une trentaine de mètres de diamètres qu’ici on appelle le nid. De tous côtés, des arches en dentelle de marbre s’élèvent sur plusieurs niveaux par-dessus d’autres arches réalisées dans les matériaux les plus étranges. De fragiles passerelles surplombent des puits vertigineux et certaines tours s’élèvent tellement haut dans le ciel qu’on peut se demander comment la cité ne bascule pas sur elle-même les jours de grands vents. Déjà que c’est un prodige qu’une structure aussi grande flotte au-dessus des nuages sans s’écraser lourdement sur le sol, quelques kilomètres au dessous.
Quand, précédé d’Adeline et de Kayama, j’arrive dans la salle des merveilles, que nous autres humains baptiserions salle du conseil, Chatminoute est déjà en grande discussion avec une dizaine d’océanes.
— Que se passe-t-il, je demande, comme l’assemblée me parait étrangement excitée, contrairement à son habitude.
Arca le plus grand des océanes, ces oiseaux que l’on surnomme les voiliers du ciel, me regarde longuement de ses yeux morts. Arca est aveugle depuis qu’il a reçu plusieurs plombs de chasse dans le crâne.
— Merci, ami de ta présence. Je reconnais ta voix. Qui d’autre que le dernier pilote de nuages peut venir nous rendre visite ici, sur Epsilon VIII, l’ultime cité vagabonde des peuples ailés.
— Mes amies Kayama et Adeline m’accompagnent.
— Enchantées, demoiselles humaines.
— Miaou, ajoute Chatminoute.
— Pas besoin de le préciser, déclare le sage océane. On sait que tu es là également, amie féline. Tu es aussi bavarde que nos voisines les pies.
— Que se passe-t-il, ici? je demande de nouveau.
C’est la première fois que je vois les océanes manifester autant de fébrilité.
— La cité est en train de mourir. Comme ses sœurs bien avant elle. Les pollutions corrompent nos murs. La partie ouest d’Epsilon VIII tombe déjà en poussière. Les fumées corrosives et l’acidité des vents sapent nos constructions les plus solides.
— Je croyais, dit Kayama, que les accords de 802 limitaient la prolifération et les droits d’avancée des villes usines.
— Tout le monde pensait que les accords seraient suffisants. Mais personne ne les respecte. En un mois la ville train d’Ekladenui a progressé de sept cents mètres vers l’est.
— Sept cents mètres, s’étonne Adeline. Mais c’est de la folie. Quand j’étais enfant, on disait que six mètres par an c’était déjà trop.
— Les villes usines ont sans cesse besoin de matières premières. Dès que celles-ci s’épuisent, il faut aller plus loin en chercher d’autres. Donc les villes trains avancent. Bientôt Ekladenui et Rêvemort se rejoindront dans leur progression constante.
— Que se passera-t-il, alors? demande Kayama.
— Ce sera la guerre, jusqu’à ce qu’une des deux villes meure, je dis.
Arca approuve.
— Oui, ce sera la guerre et une fois de plus le peuple du ciel en subira les conséquences. La dernière de nos cités s’éteindra aussi. Les fumées, les gaz, les armes de guerre finiront par détruire définitivement nos murs et le nid lui-même mourra.
— Nous vous aiderons à en bâtir une nouvelle, dit Adeline.
— Les cités du ciel ne naissent pas comme des villes ordinaires. Il faut du temps. Celle-ci a demandé des milliers d’années de patience. Des milliers d’années pour poser une à une chaque pierre, pour dresser chaque arche, chaque tour, en jouant sur de subtils équilibres pour qu’Epsilon VIII ne bascule pas sur elle-même. Jamais les peuples du ciel ne pourront bâtir à nouveau pareille cité.
— Alors, dis-je, je ne vois qu’une solution, arrêter les villes usines dans leur course folle. Mettre fin au chaos…
Kayama et Adeline me regardent. Leurs yeux disent leur tristesse. Puis un sourire vient plisser le coin des lèvres de Kayama et elle annonce :
— Oui, arrêtons les villes trains avant qu’il ne soit trop tard.
— Miaou, approuve Chatminoute.
(A suivre)
