Il était 20h, vendredi soir
Il était 20h, vendredi soir, quand le drame s’est produit (Le Progrès). Un drame stupide comme il en arrive parfois.
Monsieur Dubois rentrait du travail. Fourbu comme d’habitude. Mme Dubois, à la cuisine préparait une pleine marmite d’une épaisse soupe de légumes. Soupe dont monsieur Dubois pouvait humer le fumet depuis le palier de l’appartement. D’ailleurs les voisins bénéficiaient aussi de l’appétissante odeur sans sortir de chez eux, pensant unanimement : « Quelle chance il a ce Monsieur Dubois, notre voisin d’à côté, de pouvoir se régaler d’une soupe aussi appétissante. On en mangerait bien une assiette ou peut-être même deux. Sait on jamais.
De temps en temps madame Dubois tournait sa grande cuillère de bois dans la marmite et une nouvelle vague d’odeurs s’en échappait et les voisins/voisines entendaient leur ventre gargouiller un peu plus fort. Monsieur Dutoit disait à sa femme : « Une bonne soupe de légume ne nous ferait pas de mal. Demain j’irai chercher quelques légumes sur le marché. » Quant à madame veuve Durand elle se demandait s’il n’était point déraisonnable d’envisager de préparer de son côté une bonne soupière. Enfant, elle mangeait chaque soir une pleine assiettée de soupe. Mais son défunt mari n’aimant pas ça elle n’en avait plus consommée depuis de nombreuses années.
A 20 heure précise, suivant un immuable rituel, monsieur Dubois ouvrit le placard mural de la cuisine. Ses yeux parcoururent en vain les trois étagères.
— Où est donc passé le flacon d’origan ? demanda-t-il.
Sur l’étagère du haut étaient alignés sel, poivre, ail semoule, coriandre, curcuma, curry, herbes de Provence, piment en poudre, thym, mais point d’origan.
— Zut, zut, zut, dit Madame Dubois. J’ai oublié d’en acheter. Honte sur moi.
Or monsieur Dubois ne mangeait sa soupe de légumes qu’après l’avoir bien saupoudrée de son épice préférée.
Qu’à cela ne tienne. D’un bond il se précipita chez les Dutoit.
— N’auriez-vous point un peu d’origan, chers voisins ?
— Bien évidemment, monsieur Dubois. Nous en avons deux pieds sur le balcon.
— Par le dieu des soupes de légumes, vous êtes mes sauveurs.
Madame Dutoit s’esquiva 20 secondes avant de revenir avec un sachet qu’elle lui tendit.
— En échange de ce service nous voudrions bien goûter votre soupe, cher voisin.
Monsieur Dubois haussa ses sourcils qu’il avait fort épais. Il hésita une fraction de seconde, puis il leur fit signe de le suivre.
Juste à ce moment madame veuve Durand ouvrit sa porte.
— Je vous ai entendu discuter. Je veux bien goûter à votre soupe, moi aussi. J’apporte les pâtisseries que j’ai préparées cet après-midi.
Ainsi se retrouvèrent-ils dans la cuisine, autour de la table. Madame Dubois en profita pour sortir les assiettes en porcelaine de Sèvres qui lui venaient de ses grands parents. En général elles ne quittaient jamais leur place, au fond du placard. Mais là, c’était l’occasion.
C’est monsieur Dubois qui fit le service, servant d’abord les dames, chaque assiette accueillant deux pleines louches, puis vint le tour de monsieur Dutoit, puis, puis… Monsieur Dubois regarda le fond de la marmite. Il ne restait plus rien. Tout à leur conversation aucune des personnes présentes ne remarqua la chose. Dépité monsieur Dubois prit place, ouvrit le sachet d’origan et en versa le contenu dans son assiette. Contenu qu’il ingurgita à grands coups de cuillère, maudissant in petto ses voisins affamés qui mangeaient sa soupe. SA soupe ! Pardon, je voulais dire SA SOUPE.
Monsieur Dubois jura en lui-même que plus jamais il ne laisserait entrer quiconque, un vendredi soir, et que plus jamais personne ne mangerait de sa si délicieuse soupe de légumes, dusse-t-il se passer de son épice préféré.
Ce texte s’inspire de la première phrase d’un article du Progrès Petite nouvelle sans prétention. J’appelle ça « mes exercices d’écriture ».
