Un garçon très poli
Sylvain était poli avec tout le monde. D’ailleurs, dès son réveil, la première phrase qu’il prononçait était :
— Bonjour le chat.
En général, l’animal passait la nuit sur son lit, la tête appuyée sur ses pieds, et était bien trop occupé à dormir pour lui répondre.
Puis le garçon allumait son ordinateur et le saluait également. Celui-ci lui répondait invariablement par la même question :
— On joue?
Parfois Sylvain disait oui. D’autres fois, il désirait aller sur internet.
Au bout d’un quart d’heure, il quittait sa chaise pour se préparer son petit déjeuner.
— Bonjour les céréales, disait-il en faisant chauffer une casserole de lait.
— Allez-vous nous manger? demandaient celles-ci.
— Oui, répondait Sylvain. J’ai grande faim. Ne vous en déplaise.
Il jetait un œil sur le contenu du paquet de céréales.
— Juste assez pour le déjeuner. Pas une seule d’entre vous n’échappera à mon appétit.
Et d’un coup, d’un seul, il versait le contenu du paquet dans son bol. Se demandant par la même occasion si les chercheurs avaient eu raison de doter les OGM de la parole. D’autant que les céréales poursuivaient parfois leurs discussions dans son estomac. Quand il était chez lui ce n’était pas trop gênant, mais lorsqu’il était en classe ce n’était pas toujours le top. Surtout lorsque ses céréales entamaient la discute avec celles qui se trouvaient dans l’estomac de Paul ou de Bernard, ses voisins. Parfois quand les petites voix devenaient trop agaçantes l’instituteur demandait aux enfants de prendre une pastille de bicarbonate suractivé au bon goût de menthe ou de framboise. Cela mettait fin instantanément aux parlottes des céréales et l’enseignant pouvait reprendre son cours.
Qu’on ait doté certains objets de la parole n’était pas toujours inutile. Ainsi, lorsque le cours se terminait Sylvain se faisait souvent rappeler à l’ordre par sa trousse ou son cartable. «Tu oublies ta gomme! » « Où est passé ton livre de géographie ? » Avec ces deux-là pas moyen d’oublier quoi ce soit.
Sylvain s’empressait aussitôt de récupérer les affaires manquantes.
— Merci la trousse. Merci le cartable.
Avec les choses, il fallait être attentif et ne jamais oublier de les remercier. Sinon elles étaient capables de faire la tête toute la journée. Sylvain se souvenait d’une fois où sa trousse avait refusé de s’ouvrir parce qu’il avait oublié de lui dire merci.
Souvent c’était vraiment agaçant ces objets qui parlaient pour rien. Mais Sylvain avait appris avec le temps à ne pas montrer l’irritation qu’ils provoquaient parfois en lui.
À midi sa mère l’attendait pour lui servir le repas. Ce n’était pas sa vraie mère – ses parents travaillaient toute la journée -, mais un robot de la série zêta-zêta qu’on utilisait dans la plupart des foyers comme mère de substitution.
— Maman robot, que vais-je manger aujourd’hui?
— Une succulente omelette aux lardons et au fromage, avec un bol de riz aux légumes.
— Hum, ça a l’air bon, disait Sylvain en se mettant à table.
— Ça l’est, se contentait d’affirmer maman robot.
— Bonjour l’assiette, et les couverts, et le verre, ajoutait le gamin, toujours aussi poli.
— Bonjour et bon appétit, se contentait de dire la vaisselle.
L’après-midi Sylvain retournait en classe. Deux heures de cours. Aujourd’hui ça tombait bien, c’était l’après-midi sport. Une heure de gymnastique, puis une heure de basket. Il aimait bien. Sauf lorsque le ballon râlait parce qu’il ne le lançait pas assez fort.
Après il rentrait à la maison pour faire ses devoirs. À dix-huit heures, il regardait ses dessins animés préférés à la TV puis le repas du soir était là.
— Ce soir père et mère rentreront tard, annonçait maman robot, comme tous les soirs, en servant une soupe aux légumes.
— Ouaiaiais, des croûtons! s’extasiait-il en se jetant sur son assiette.
Après le repas il s’installait devant l’ordinateur, puis il jouait jusqu’à l’heure d’aller au lit.
— Père et mère rentreront tard, redisait maman robot en venant lui souhaiter bonne nuit.
Puis elle éteignait la lumière et le système électronique interne du garçon robot se mettait en veille. Le chat en profitait pour venir s’allonger contre ses pieds.
Et dans l’esprit de l’enfant robot les rêves programmés commençaient à se dérouler, pareils à un film, jusqu’à l’heure du réveil.
