Jon J Muth : Chrononotes et Réflexions (1994)
Lorsque j’écris cet article, en 1994, l’industrie des comics se porte mal. Marvel est lancé dans une fuite en avant qui l’amène à publier de plus en plus de titres, ce qui conduira la firme à se mettre sous la protection du Chapter 11. On sent un épuisement chez la plupart des éditeurs. Pour sortir de cette crise DC a lancé en 1993 son label Vertigo tandis que Dark Horse se tourne à fond vers l’exploitation de franchises.
Jon J. MUTH est auteur de comics.
Jon J. MUTH est peintre.
Jon J. MUTH est musicien.
Au sein d’un système privilégiant le manque d’originalité et de talent et transformant la bande dessinée en une véritable usine à scénarios stéréotypés et à dessins standardisés, MUTH est un créateur.
En ce sens son travail mérite qu’on s’y attarde plus longuement. D’autant plus que sa démarche est caractéristique du renouveau qui s’est manifesté dans les années 80 au sein du petit monde ronronnant des comics américains. Je parle ici, bien sûr, des comics traditionnels, car il a toujours existé un courant underground ou indépendant plus ou moins original, que les lecteurs des publications Marvel ou DC (les deux géants de l’édition américaine) ignorent presque totalement. La force d’un Muth ou d’un Sienkiewicz, vient de ce qu’ils ont réalisé une partie de leur travail au sein de firmes classiques et qu’ils ont amené une partie des lecteurs de super héros à voir autre chose que la tambouille servie habituellement. Même si par la suite la majorité de ces lecteurs ne les a pas suivis. La crise de rejet étant même parfois extrêmement violente. On se souviendra des réactions des lecteurs à la suite de la parution en France des New Mutants dessinés par Sienkiewicz. Réactions qui provoquèrent chez l’éditeur lyonnais l’arrêt momentané de la série. Le même rejet se manifestera aux USA, en moins violent tout de même, lorsque Muth et Kent Williams reprendront Havok et Wolverine, deux personnages de la Marvel parmi les plus populaires. Ce qui montre que le travail d’un précurseur comme Sienkiewicz n’aura pas été totalement inutile. Si aujourd’hui le gros du public des comics n’est toujours pas prêt à s’intéresser à l’œuvre de ces créateurs il ne ressent plus le même traumatisme, devant leur production, qu’il y a quelques années.
Dans le n°28, du zine anglais ARK, Kent Williams remarque très justement : « Il y a 10 ans mon travail et celui de Muth n’aurait jamais été accepté dans les comics. Pas plus que celui de Bill Sienkiewicz ou de Dave McKean. »
Sur le plan graphique et surtout pictural, puisqu’il s’exprime principalement par l’intermédiaire de la peinture, MUTH appartient à la même veine que Jeffrey Jones, Kent Williams ou George Pratt. Ce n’est donc pas un hasard si, dans les années 80, il a exposé à leurs côtés.
Sa formation est des plus classiques : il a suivi les cours de la « School of art » de Woodstock, avant de poursuivre ses études en indépendant dans divers musées et galeries, (aux USA mais aussi en Europe : il séjournera à Vienne et à Franckfort, en particulier).
Ses premiers travaux dans le monde des comics ne feront pas de remous. Pour la bonne raison qu’ils paraîtront dans le magazine de haute tenue de la Marvel, Epic Illustrated, une publication dirigée de main de maître par Archie Goodwin, qui se présentait comme un concurrent de Heavy Metal (édition américaine de Métal Hurlant). Lancé en 1980, Epic accueillera dans ses pages les dessinateurs US les plus intéressants du moment (Dave Sim, Ken Steacy, George Pratt… ) mais surtout ouvrira ses pages à la nouvelle vague. Muth apparaît dès le n°12, en 1982, avec deux courtes histoires : Small Gifts, très beau récit tout en nuance et Pursuit, 3 pages bâties sur un scénario naïf, dont le traitement graphique n’est pas sans rappeler les planches de Jeff Jones. On retrouve également dans ces premières œuvres une forte influence de l’Art Nouveau.
L’année suivante il commence son cycle Mythologie of an abandoned city, publié en trois parties dans Epic, du n° 19 au n°21. Etrange et poétique histoire dessinée en noir et blanc (et gris), hantée par les jeux d’ombre et de lumière de l’expressionnisme allemand. Avec Muth le traditionnel récit d’espionnage devient un curieux ballet surréaliste. Mythology nous plonge dans le monde d’un Graham Greene ou d’un John Le Carré mis en scène par Kafka.
Dans cet univers, de l’autre côté du mur, (ici le mur a valeur métaphorique, emblématique, et ne se rattache à aucune réalité historique précise), ou personne ne sait avec exactitude qui est qui, ou plus personne ne peut différencier le vrai du faux, des individus, simples marionnettes au cœur de la guerre sans merci que se livrent des puissances abstraites, s’affrontent jusqu’à la mort, dans un duel absurde et dérisoire.
Moonshadow
En 1985 paraît la première œuvre d’envergure de Jon J. Muth, peut-être aussi la plus importante : Moonshadow, sur un scénario de Jean-Marc DeMatteis.
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De prime abord, Moonshadow apparaît comme une classique histoire de SF, basculant sans cesse entre comédie et tragédie : un vieil homme nous raconte son enfance et son adolescence, depuis sa naissance, dans un zoo extra-terrestre, de l’accouplement d’un G’l-Doses et d’une terrienne, jusqu’à la mort de son compagnon d’aventure, Ira, sorte de yéti hâbleur, menteur et paillard coiffé d’un chapeau melon et fumant un éternel cigare. Aux côtés de Moonshadow, c’est le nom du personnage, et de son chat Frodo, nous pénétrons dans un univers déroutant, à la limite du rêve et du cauchemar. Cette série en douze partie se présente comme un space opera particulièrement élaboré, une sorte de conte de fée pour adultes, et nous plonge dans un univers onirique plein de poésie et de violence qui dérouta les lecteurs traditionnels de comics, non habitués à ce style d’histoire fantasmatique, ni à ce genre de travail graphique : Moonshadow est entièrement peint, passant tout au long de ses douze parties d’un réalisme total au style cartoon le plus débridé.
Basculant sans cesse entre le monde merveilleux de l’enfance et l’univers des adultes l’histoire est chargée d’une multitude de références littéraires, théâtrales et même BD qui ne cessent de se croiser en une trame d’une extrême richesse. D’ailleurs chacun des onze premiers numéros de la série s’ouvre sur une citation littéraire, de William Blake (dont un poème sert d’ouverture à l’histoire) à Samuel Beckett, en passant par Frank L. Baum (Le magicien d’Oz), R.L. Stevenson et Henry Miller.
Que Moonshadow n’ait pas reçu lors de sa parution l’accueil qu’il méritait ne nous surprendra pas et sa redécouverte lors de sa reprise en paperback, en 1987, n’est que justice. (Relativisons tout de même le phénomène en précisant que cette réédition ne toucha cependant qu’une frange minime des lecteurs de comics. Mais cela fut suffisant pour lui assurer une certaine renommée).
En 1994 la série sera rééditée sous forme de comics chez DC Verigo.
Avec cette série le comic book a prouvé qu’il pouvait être à la fois subtil, complexe et beau. Par la même occasion DeMatteis et Muth ont démontré, ou plutôt confirmé, qu’il existait, en dehors de l’underground, d’autres alternatives aux comics classiques. Et fort heureusement, sur la lancée, d’autres ont poursuivi l’exploration de ces nouvelles voies. Mais cela est une autre histoire…
En 1986, alors que la publication de Moonshadow se poursuit, la Marvel publie sous la signature de Muth un superbe graphic novel : Dracula, a symphony in moonlight and nightmares, dédié à Jeff Jones. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une BD. L’étiquette roman graphique convient mieux à ce travail.
S’inspirant du roman de Bram Stoker Muth réussit parfaitement à faire ressortir l’horreur et la sensualité qui sous-tendent l’histoire (mieux que ne le fera Coppola au cinéma). Avec cet album Dracula retrouve son côté violent et charnel. On ne s’étonnera pas que l’album, très éloigné dans sa forme et son discours de ce que les lecteurs attendaient, fut un échec. En effet, nous sommes très loin ici d’un Tomb of Deacula, qui faisait du seigneur des vampires un vulgaire super vilain de comics. Muth a su conserver aux personnages leur romantisme et leurs passions, nous les restituant tel que Stoker les a créés.
Meltdown
Lorsqu’en 1988 paraît Meltdown, que Muth réalise en collaboration avec Kent Williams, le public accueille plus favorablement ce traitement inhabituel de deux super-héros parmi les plus appréciés du moment : Havoc et Wolverine. La même année Sienkiewicz fera beaucoup de bruit avec le déroutant Stray Toaster, une œuvre extrêmement personnelle, d’un accès souvent difficile.
Meltdown est un produit étrange, une production hybride. Si le scénario du couple Simonson (Walter et Louise) reste une histoire de super héros, (mieux construite et plus originale tout de même que ce qu’on nous sert habituellement), les planches de Muth et Williams nous offrent une fois de plus un travail peint qui déconcerta plus d’un fan des deux X-Men. Mais le scénario parvint à faire passer la pilule auprès d’une bonne partie des lecteurs de super héros.
Ici nos deux dessinateurs/peintres s’octroient chacun un des personnages, ne travaillant ensemble que sur la première moitié du n°1 et sur la fin du n°4. Pour les amateurs de Muth et de Williams le résultat n’a rien de surprenant. Tous deux maîtrisent parfaitement leur technique pour nous donner un produit brillant, moins fort que leurs travaux précédents, mais cependant tout à fait honnête. Muth parvient même, parfois, l’espace d’une planche, à retrouver l’esprit cartoonesque qui anime Moonshadow.
A noter que peu de temps avant de s’attaquer à Meltdown, Muth avait déjà abordé les super-héros, en dessinant sur un scénario de Louise Simonson, le n°62 de New Mutants. Correctement dessinée, on ne retrouve aucunement sa patte dans cette histoire qui a tout du travail alimentaire typique. Même aux USA les créateurs ont parfois besoin de bouffer.
M
En 1990, Jon Muth entreprend une version graphique de M, adaptation et surtout relecture originale du film de Fritz Lang. S’attaquer à ce classique du cinéma relevait de la gageure. Muth s’en sort avec brio. Nous offrant une vision neuve sur une œuvre que l’on croyait parfaitement connaître.
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Pour cette série en quatre parties il utilise différentes techniques : pointe d’argent, crayon, fusain, pastel, vernis… Ce qui donne à l’histoire un ton hyperréaliste. Comme si nous nous trouvions devant les photos en noir et blanc ou en sépia d’un film retrouvé. Une fois de plus Muth au mieux de sa forme maîtrise totalement sa technique. Sur quelques images des touches de couleurs accentuent l’effet dramatique de certains éléments, remplaçant les effets de caméra de Lang.
Un parfait exemple de ce procédé nous est offert dans les premières pages du book one. Le ballon d’Elsie, seul élément en couleurs, rythme le récit. Il souligne les différentes étapes du drame. Signe de vie tout d’abord, il est annonciateur de danger lorsqu’il rebondit sur l’avis de recherche concernant le meurtrier, avant de servir de lien entre la fillette et le tueur (« What a pretty ball. »).
Les ballons de l’aveugle, aussi, sont en couleurs. M en offre un à la fillette. Peu après les deux ballons abandonnés deviennent signe de mort. Le drame est consommé. En quelques dessins Muth nous a tout dit sans rien perdre de la force émotionnelle du film. On pourra reprocher à cette adaptation son ton glacé mais chez Muth cette distanciation est significative d’une démarche, d’une évolution intellectuelle qui refuse toute place à la facilité et qui accentue en même temps le réalisme brutal de l’histoire. M n’est pas une œuvre figée, comme pourrait le laisser penser une lecture superficielle. Il faut se plonger dans le récit et dans chaque image pour se rendre compte à quel point Muth peut insuffler de dynamisme et de mouvement à sa narration. Le troisième volume, « The hunting », est exemplaire sur ce plan, à commencer par la couverture elle-même ou le personnage de M est saisi en plein mouvement et conserve ce mouvement à travers le dessin.
Cette même année 90 Jon Muth nous présente un autre aspect de son œuvre : la poésie. En effet, Eclipse publie dans son anthologie Words Without Pictures, quatre de ses poèmes dans lesquels nous retrouvons certains de ses thèmes récurrents : les rêves et les cauchemars, la lumière et les cercles. Cependant, à travers ces textes empreint de naïveté et de romantisme Jon Muth ne se révèle guère convaincant. On pourrait tout au plus qualifier ces œuvrettes de sympathiques, sans plus.
En 1991, Tundra nous livre un beau prolongement, à l’œuvre de Muth, sous le titre Vanitas. Il s’agit d’un sketchbook présentant « des peintures, des dessins et des idées » pour reprendre les termes de la couverture. On y découvre aussi des photos réalisées par l’artiste lui-même, certaines ayant servi de base pour des peintures, ainsi qu’une série de clichés nous montrant l’artiste dans son atelier, créant avec des amis une toile géante.
Second prolongement au travail de Muth : en 1992, Tundra réunit en un graphic novel les trois récits de Mythology of an Abandonned City, prolongés d’un épisode inédit, réalisé en 1991 : Statues in the rain. Cette dernière partie se présente comme un songe. Elle est construite autour du thème du « rêve du papillon », donnant à l’histoire déjà très déroutante une ambiguïté supplémentaire, bien que s’inscrivant parfaitement dans la continuité des trois premiers épisodes. La frontière entre le rêve et la réalité se réduit à une simple question : Si le personnage de mon rêve se réveille, est-ce que je m’efface à jamais dans le néant ?
En 1993, Muth dessine, pour Topps, une adaptation très subtile d’une nouvelle de Ray Bradbury, en quelques planches : The april witch. Dans cette histoire, une jeune fille possédant des pouvoirs extraordinaires rêve de vivre une simple romance sentimentale. Muth traite le récit sans aucun effet spectaculaire, laissant parfaitement ressortir le côté humain présent dans la plupart des textes de Bradbury.
Pour le moment (1994) l’œuvre de Muth s’arrête là.
Parallèlement à son travail graphique Muth compose et joue de la musique. Un CD accompagnait d’ailleurs l’édition de luxe de Mythology of an abandonned city, reprenant la musique composée par l’auteur au début des années 80 autour de cette histoire. En 1991 un autre CD de Muth nous est parvenu : M Soundtrack/The Earth series. La première partie, de facture classique, reprend son travail musical sur M. La deuxième partie, intitulée Vaeiations in G, relève de la musique concrète, et servait à l’origine de fond sonore pour une exposition de ses toiles.

BIBLIO
– 1982 – SMALL GIFT – Epic Illustrated 12 (5 planches). Trad. LE DON DE DORA (Epic 7)
– 1982 – PURSUIT – Epic Illustrated 12 (3 planches). Trad. POURSUITE (Epic 5)
– 1983 – MYTHOLOGY OF AN ABANDONNED CITY – Epic Illustrated 19, 20, 21
– 1984 – THE RETURN – Epic Illustrated 24 (10 planches)
– 1985/1987 – MOONSHADOW – Marvel (12 n°). Sc : J.M. DeMatteis. Sauf le n°6 dessiné par Kent Williams. Plus collaboration de Kent William pour le n°10 et de George Pratt pour le n°11. (Réédité en paperback, puis repris chez DC sous formes de comics, 1994-1995)
– 1986 – DRACULA – Marvel Graphic Novel
– 1987 – BLOOD : A TALE – Marvel (N°1 : 1 planche – N°4 : 2 planches)
– 1988 – NEW MUTANTS n°62
– 1989 – HAVOK AND WOLVERINE : MELTDOWN – Marvel (4 n°) Sc : Walter et Louise Simonson. Avec Kent Williams
– 1990/1992 – M – Eclipse (4 n°). Sc : Fritz Lang.
– 1991 – VANITAS – Tundra
– Sans titre – in BORN TO BE WILD. 2 planches en collaboration avec Tyler Borich. Pour la défense des animaux.
– 1992 – THE MYTHOLOGY OF AN ABANDONNED CITY – Tundra
– 1993 – THE APRIL WITCH – Ray Bradbury Comics (N° 5 : 9 planches + la couverture) D’après la nouvelle de Bradbury
– 1994 – THE MYSTERY PLAY. Graphic novel hard cover. DC. Scénario : Grant Morrison. Réédité en soft cover en 1995.
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COUVERTURES
– THE GARGOYLE n°2 (juillet 85)
– DOCTOR ZERO n°2 (juin 88)
– MARVEL AGE n°68 (nov 88). Avec Kent Williams
DIVERS
1989 – SILVER SURFER – Poster
1990 – WORDS WITHOUT PICTURES – Eclipse (4 poèmes)
1990 – HELLRAISER, book 2 – Marvel (2 illustrations)
– M – Poster – Allen Spiegel Fine Art
– DRACULA – Poster
EXPOSITIONS
1979 – Première exposition – Boyd Gallery. Wilmington College. Ohio.
– WORKS, avec Jeffrey Jones.
– ROMANTIC, avec George Pratt et Kent Williams.
1991 – FOUR SEASONS – Phoenix, Arizona.
SUR JON J. MUTH
The Dark, Beautiful World of Jon Muth, article de Ron C. Thomas, in Four Color
Interview – ARK n°27
M article – par Juliana Muth – ARK n°spécial.
M notes – par Jon J Muth – Idem
THE SHOCK OF THE NEW – Discussion collective – Idem








