Alfred Kubin
Né en Bohème en 1877, Alfred Kubin vivra une enfance tourmenté. Très jeune, dès l’âge de 4 ans, il fait l’expérience de l’angoisse et de la mort. Quelques années plus tard, en 1887, la mort de sa mère marquera toute son œuvre. Il écrira à ce sujet : « Les innombrables cadavres et mourants qui peuplent mon œuvre sont eux aussi enfants de ce jour sinistre ».
Après avoir servi de sujet d’expérience pour un hypnotiseur et un service militaire des plus brefs (janvier à avril 1897), il commence à étudier le dessin à Munich dans une école privée, avant de s’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts.
C’est à cette époque qu’il découvre l’œuvre philosophique de Schopenhauer, qu’il dévore en quelques jours. La vision pessimiste du philosophe va imprégner non seulement ses dessins mais également toute sa perception du monde.
Les gravures et les peintures de Goya, Redon, Rops, Ensor, et Munch vont fortement l’impressionner. Ce qui l’attire chez ces artistes, c’est qu’ils privilégient l’intensité du message sur la beauté de la forme.
Les dessins de Kubin se font alors très noirs, représentant souvent, sous diverses formes, l’humanité écrasée, soumise, par des forces qui la dépasse. Forces presque toujours symbolisées par des géants, comme c’est le cas dans quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres : PARADE, 1897 ou LA GUERRE, 1903. Dans les années qui suivront ses dessins seront souvent utilisés et détournés à des fins de propagande, en particulier pendant et après la révolution russe, pour dénoncer les exactions des méchants bolchéviques et durant les deux guerres mondiales, aussi bien d’un côté que de l’autre.
En 1903, le collectionneur et mécène Hans von Weber, publie un portfolio de 17 dessins de Kubin. La même année celui-ci entame une longue carrière d’illustrateur avec la couverture du TRISTAN, de Thomas Mann. Suivront entre autre des illustration pour les œuvres de Poe, Dostoïevsky (LE JOUEUR), Strinberg, Oscar Wilde…
En 1907, la mort de son père le touche profondément. Avec un ami il accompli un voyage en Italie et dès son retour, au printemps 1908, écrit en douze semaines son roman fantastique, L’AUTRE COTE, « en proie à une sorte d’excitation débordante ». Il en réalisera la cinquantaine d’illustrations en un mois.

Cet étonnant roman fera pour Kubin office d’exorcisme et lui permettra de clarifier ses idées : « … Les instants bizarres, sublimes et grotesques de l’existence ne sont pas les seuls à posséder de la valeur : tout ce qui nous est pénible, indifférent et banalement accessoire renferme le même mystère. »
Kubin se lance alors dans de nouvelles recherches formelles et spirituelles.
En 1911, il sort chez l’éditeur Georg Müller un CAHIER SANSARA, recueil d’une quarantaine de dessins sur le concept sanscrit de la sansara, la réincarnation, présentée comme un cycle sans fin.
La même année il devient membre du BLAUE REITER, le Cavalier Bleu, rassemblement d’artistes tels que Kandinsky, Marc, Klee…
Si le groupe n’est pas à proprement parler expressionniste il est souvent proche de ce mouvement, dont les artistes rendent compte d’une insatisfaction, d’un mal de vivre qui débouche sur l’inquiétude, l’angoisse, les névroses. De par son côté irrationnel, fantastique, Kubin ne sera jamais totalement intégré au mouvement, bien qu’une partie de ses oeuvres démontrent une démarche proche de celle des expressionnistes.
Juste à la fin de la guerre, en 1918, il publie une remarquable série d’illustrations sur le thème de la danse macabre.
En 1925 parait un recueil de nouvelles, Der Guckkasten (Le Cabinet de Curiosités), dont une bonne partie du contenu relève du fantastique.

Dans les années 30, à son travail graphique, (il illustre entre autre les contes populaires de Bohème), s’ajoute divers essais philosophiques dans lesquels il exprime sa vision du monde. Sa pensée se rapproche alors des thèses de Heidegger. Pour lui l’homme se compose de deux éléments : la conscience de soi et l’être (le chaos dévorant). En 1931, dans un essai paru dans le journal DAS KUNTBLATT il écrit : « Un regard me suffit pour attester du vivant élémentaire dont je sonde les pulsions. Observant par la même occasion le fond de sa gorge , je crée, là ou d’autres ont depuis longtemps fermés les paupières, éblouit par l’horrible éclat. »
Au cours des années 30, peut-être sous la hantise de la montée du nazisme, ses dessins reflètent totalement « l’alternance chaotique du naître et du disparaître ».
Il qualifiera cette époque trouble de satanique.
Dans les années qui suivront la guerre son travail sera enfin reconnu et récompensé. Les plus grands musées lui ouvriront enfin leurs portes.
Alfred Kubin est mort en 1959.
En 1931, il écrivait à Ernst Junger : « L’idée de la mort que j’ai si souvent symboliquement représentée, n’a-t-elle pas au fond, quelque part, quelque chose de jubilatoire et de libérateur ? »
Aussi bien de son vivant qu’après sa mort, son œuvre n’a jamais cependant, touché un très large public. Son univers et ses thèmes sont souvent trop morbides et son dessin ou sa peinture peuvent paraître naïfs, outre qu’ils ne reflètent et ne revendiquent aucune beauté formelle. Mais c’est justement là ce qui en fait leur force. Leur sécheresse, leur noirceur, leur aspect parfois malhabile ouvre les portes d’un monde incertain, chaotique, à mi-chemin entre le réel et le fantastique.
L’oeuvre de Kubin est aussi un extraordinaire témoignage sur la première moitié de notre siècle en même temps qu’une interrogation, sans réponse, sur l’homme et ses univers intérieurs.

Biblio sommaire :
ALFRED KUBIN, par Hans Disanz et Gilbert Lascault, Adam Biro éditeur.
L’AUTRE COTE, Alfred Kubin. Roman illustré. 1ère édition française : Jean-Jacques Pauvert, 1964. Réédité depuis plusieurs fois chez divers éditeurs, dont Marabout et Néo.
TOTENTANZ (La danse macabre), Tome Press, U.S.A., 1992. Sous forme d’un comics, reprise des illustrations de Kubin sur le thème de la danse macabre.
OBLIQUES. N° spécial : L’EXPRESSIONNISME ALLEMAND. En particulier pour l’article : LE TRIOMPHE DE LA MORT CHEZ KUBIN, par Renée Riese Hubert. 1981.
(Cet article est paru dans un n° de Yellow Submarine).
