Éléphant du Matin…
Ce matin là, en ouvrant les yeux, Jéro Jéroboam, second du nom, eut le regard attiré par un éléphant posé sur le rebord de sa fenêtre. Cela était d’autant plus étonnant qu’il habitait au trente septième étage d’une tour qui montait presque jusqu’au ciel tellement elle était haute. Or un éléphant, – certains me citeront le cas de Jumbo, mais nous n’en tiendrons pas compte ici – ça n’a pas pour habitude de voler, ni de grimper le long des murs.
Jéro Jéroboam, que pour des raisons de simplicité tout le monde nommait Jérôme, ce que nous nous empresseront de faire aussi, se frotta donc les yeux et regarda une nouvelle fois vers la dite fenêtre. Il y avait effectivement un éléphant posé sur le rebord. En raison de sa taille il était un peu à l’étroit, mais il était bien là, assis sur son postérieur. De la traditionnelle couleur grise des gens de son espèce. Avec deux grandes défenses qui laissaient supposer qu’il venait d’Afrique et non d’Asie.
Effrayé de cette présence inattendue qui l’observait de ses petits yeux ronds, notre ami quitta son lit d’un bond et s’empressa d’aller sonner chez son voisin de droite, un boxeur à la retraite qui passait son temps à boxer quiconque se présentait à sa porte. Il affirmait que c’était pour se maintenir en forme.
Jérôme lui expliqua la situation, tout en évitant adroitement un crochet du gauche.
— Je ne peux rien pour vous, cher voisin. Jusqu’ici je n’ai jamais boxé d’éléphant et je ne compte pas m’y mettre un jour.
Son voisin de gauche, un ecclésiastique, n’eut pour commentaire qu’un « Dieu vous garde, mon fils, je ne compte pas de pachydermes parmi mes ouailles, et celui-ci ne me dit rien qui vaille. Êtes-vous sûr qu’il ne s’agit pas d’un envoyé de l’Enfer? ».
Il eut plus de chance avec ses deux voisines du dessus qui l’accueillir avec des bises bien juteuses et s’empressèrent de venir voir la chose.
— Oh qu’il est mignon ! s’exclama Dora, la blonde, dont la robe de chambre avait du mal à contenir les formes opulentes.
— Ben, vous, monsieur Jérôme, vous trouvez toujours des choses épatantes! s’exclama Zira, dont la poitrine, menaçant toujours de s’échapper de ses décolletés profonds, troublait fortement notre pauvre Jérôme.
— Peut-être devriez-vous lui demander ce qu’il fait sur le rebord de votre fenêtre, remarqua Dora.
— Ben, fit Jérôme, c’est que je n’ai pas l’habitude d’adresser la parole à des bêtes, quelles soient grosses ou petites. Et puis, je vous avouerais que celui-là m’impressionne grandement.
Sous les encouragements des deux voisines, il se décida tout de même à ouvrir sa fenêtre.
— Vous n’êtes vraiment pas rapide vous, constata l’éléphant. Ça fait un bon moment que j’attends.
— Qu’est-ce que vous faite sur ma fenêtre, d’abord ? Ce n’est pas un emplacement pour se garer.
— C’est vrai, ça, fit Zira. Que faites-vous donc sur cette fenêtre ?
— Ne m’en veuillez point, seigneur et gentes dames de vous importuner ainsi. Alors que je m’apprêtais à tartiner une appétissante tranche de pain grillé qui n’attendait que ça, je me suis rendu compte que je n’avais plus de beurre.
— Plus de beurre, s’inquiéta Dora. Pauvre tartine grillée!
— Vous avez parfaitement compris mon malheur, gente dame, ainsi que celui de ma tartine. C’est alors que je me suis dit qu’un honnête homme comme vous, cher voisin, pourrait sans aucun doute me dépanner.
Jérôme, qui rappelons-le s’appelait en réalité Jéro Jéroboam, deuxième du nom pour être précis, haussa un sourcil, puis l’autre, avant de dire,comme l’éléphant prenait pied dans sa chambre :
— Euh, oui, cela peut se faire.
Cela posait d’autant moins de problème que le jeune homme gardait toujours dans son réfrigérateur une tablette d’avance qui attendait en frétillant d’impatience son tour d’être tartinée. Il alla donc chercher l’icelle et l’offrit au pachyderme.
— Merci, cher ami, je savais que je pouvais compter sur vous.
— Mais, comment aller vous redescendre ? s’inquiéta notre généreux ami, qui éprouvait du vertige rien qu’à l’idée de regarder par la fenêtre.
— Par l’ascenseur, bien sûr. Qu’est-ce que vous croyez? Nous autres éléphants n’avons pas pour habitude de voler, ni de grimper aux murs.
Sur ce, le pachyderme prit congé des humains, tout en sifflotant la fameuse marche des éléphants.
— Ah, monsieur Jérôme! s’exclama Zira, il n’y a vraiment que chez vous que des choses pareilles arrivent.
— Oui, ajouta Dora. Et en plus il est vraiment chou cet éléphant… J’espère qu’il reviendra nous voir.
