Une soirée à Bruxelles
Lorsque je vais à Bruxelles, je m’arrête toujours chez mon ami Jean-Pierre Bouttier. Peut-être en avez-vous déjà entendu parler. Le Soir l’interroge régulièrement sur tout et sur rien, car il n’est pas un sujet sur lequel il n’ait pas son mot à dire.
Il habite une vieille demeure, en plein centre-ville. Une maison sobrement décorée et meublée sur laquelle il n’y a pas grand-chose à dire. La seule pièce digne d’intérêt est le salon. La première fois que j’en ai découvert les murs tapissés d’étagères couvertes de bouteilles de bière, je n’en ai pas cru mes yeux.
Quel étonnant spectacle que ces alignements parfaits de bouteilles pleines qui ne demandent qu’à être bues !
Depuis 32 ans que nous nous connaissons, le rituel n’a pas changé lorsque je vais le voir. Nous prenons place dans un de ces fauteuils à l’ancienne, bien moelleux, puis nous parcourons du regard les étiquettes. Abbaye d’Aulne, Floreffe triple, La Guillotine, Montagnarde, Rochefort… Au bout d’un moment, mon ami se lève et me dit :
— Un Orval, pour commencer, comme d’habitude.
Je n’ai pas besoin de hocher la tête ou de dire quoi que ce soit. Il sait d’avance quelle sera la réponse.
L’Orval est une de mes bières préférées. J’aime son goût assez relevé. C’est une bière qui s’accorde parfaitement avec nos discussions.
Les verres et le décapsuleur sont déjà sur la table basse, l’assiette de fromages aussi. Il pose les deux bouteilles puis disparaît dans l’entrée. Il revient avec quelques livres.
— Mes dernières acquisitions. Je suis très fier du André de Richaud.
Il me tend un volume gris de petit format, intitulé La création du Monde. Publié chez Grasset en 1930 ce volume a été tiré à moins de 2000 exemplaires. Une petite curiosité.
— C’est paru juste avant La douleur, le bouquin qui l’a fait connaître, m’explique-t-il. Depuis on l’a réédité, mais jamais je n’aurais imaginé trouver un jour un exemplaire de l’édition originale.
Le livre a toujours été notre passion à tous deux, mais chez Jean-Pierre c’est une passion presque exclusive. C’est un vieux garçon. Je lui ai connu quelques brèves aventures sentimentales. Mais il ne tient pas à partager sa vie. Les livres et la bière lui suffisent. C’est aussi un excellent cuisinier. Il prépare en particulier un bœuf bourguignon à la Flandre, digne des meilleures toques.
En général, le repas arrive après la première bière. Après qu’il m’ait fait découvrir quelques éditions rares collectées au cours de ces dernières semaines. Entre autres quelques éditions, illustrées de gravures, de la fin du dix-huitième siècle. Jean-Pierre est un véritable amoureux des belles reliures. S’il a beaucoup lu à une époque, aujourd’hui ce qui l’intéresse avant tout c’est la beauté de l’objet. Sa curiosité. Il aime feuilleter ses livres, mais il ne les lit plus. Et il connaît les auteurs bien mieux que moi qui dévore pourtant trois ou quatre livres par semaine…
Après le repas, toujours accompagné d’un vin de Gaillac, le rituel des bières reprend. J’aime la bière. Mais je ne suis pas ce qu’on peut appeler un gros buveur. Au cours de ces soirées, trois bières à six ou sept degrés me suffisent. Jean-Pierre, comme d’habitude, boira jusqu’à ce qu’il s’écroule, n’arrêtant son choix que parmi celles qui dépassent neuf ou dix degrés.
À mesure que les heures avancent, sa voix se fait plus pâteuse, mais malgré l’ivresse qui l’envahit ses propos restent cohérant jusqu’au bout. Citant mille anecdotes, parlant de petits maîtres du dix neuvième siècle, tels Edouard Osmont ou Xavier Forneret, avec tant de précisions, tant de détails que parfois j’ai l’impression qu’il les a réellement fréquentés.
La soirée se termine toujours de la même manière, vers une heure, deux heures. Quand, après avoir ingurgité plus d’alcool que son corps ne peut en accepter, il s’écroule raide.
Appeler police secours, l’accompagner jusqu’à l’hôpital, attendre l’infirmière qui m’annoncera une triste nouvelle, sont maintenant pour moi de la simple routine. Car son admission aux urgences se termine toujours par l’annonce de sa mort. Cycle qui semble ne pas avoir de fin, qui ne semble jamais avoir eu non plus de commencement.
Sans doute mon ami Jean-Pierre Bouttier a-t-il fréquenté tous ces auteurs dont il me parle. Il ne peut guère en être autrement.
Dans quatre mois, la prochaine fois que je mettrai de nouveau les pieds à Bruxelles, je sais qu’il sera là. Que nous aurons notre traditionnelle soirée. Les bières m’attendront. Ses nouvelles acquisitions littéraires aussi.
Pourquoi ne reviendrait-il pas après tout ? Il aime tant ces soirées…
