Souvenirs, souvenirs
J’avais 14 ans. Mes parents venaient de m’offrir un transistor. C’est ainsi qu’on appelait les premières radios portables. Jusque là on n’avait connu que de gros postes à lampes souvent plus gros que les télés d’aujourd’hui. De ces gros postes qu’on posait sur un meuble et qu’on ne déplaçait jamais tant ils étaient lourds.
Enfant j’étais fasciné par ces lampes que je découvrais chaque fois qu’un réparateur venait en changer une. Parce que bien sûr ces lampes elles tombaient régulièrement en panne.
Alors je vous dis pas à quel point l’arrivée des transistors fut une révolution. Plus besoin de changer de grosses lampes. Plus besoin de faire venir le réparateur. On se contentait de changer la pile.
Cette révolution tombait vraiment à point nommé. C’était l’arrivée du yéyé. Bien sûr on connaissait déjà Elvis, Eddie Cochran, Little Richard, Gene Vincent… Mais vous dire ce ras de marée que fut le yéyé. Johnny, France Gall, Sylvie Vartan, Dick Rivers et ses Chats Sauvages, Eddie Mitchell et ses Chaussettes Noires… Que de souvenirs. C’était l’époque de Salut les Copains, le magazine et l’émission radio d’Europe 1. C’était l’époque des guitares électriques, l’époque où on dansait le twist.
Moi, de tous ces chanteurs, de tous ces groupes, ma préférée c’était Marion. Elle avait la trentaine. Ses chansons étaient enjouées. Mais surtout ce qui me plaisait c’étaient ses mini jupes. Elle était jolie. Elle était sagement sexy. Et j’en étais amoureux. J’étais son amoureux secret. Enfin je veux dire un parmi ses 400 ou 500 000 amoureux secrets. Mais les autres ne comptaient pas. Quand elle était sur scène et que j’étais dans la salle je savais qu’elle ne voyait que moi. Qu’elle reconnaissait en moi son seul vrai fan, son seul vrai amour.
Et puis le yéyé est passé, emporté par d’autres vagues. Et on n’a plus parlé de Marion. Ses disques ne se vendaient plus.
Elle continuait malgré tout de passer dans des lieux pourris, de pauvres salles de quartiers que personne ne fréquentait. Je me souviens d’une soirée où nous n’étions que six dans la salle. J’en souffrais pour elle, mon amour si secret.
Et puis de tournées minables en tournées minables elle a sombré dans l’alcool et la drogue. La presse a relaté ses nombreuses tentatives de suicide.
Je n’en gardais pas moins au fond de moi une petite flamme, qu’une vieille photo trouvée dans un magazine continuait d’entretenir.
Ah Marion, pourquoi tes fans t’avaient-ils abandonnée ? Moi je te restais fidèle. Je te pardonnais tes erreurs. Tu étais si belle.
Et puis le temps a filé. J’ai vieilli. Elle aussi sans doute. Et ses chansons n’avaient plus la même saveur dans ma tête. Et j’ai pensé que jamais plus Marion ne serait là.
Et puis un jour de 1992 on m’a invité à une émission de radio, sur France Inter Lyon. L’émission était enregistrée au Sofitel. Lorsque je suis arrivé le journaliste m’a présenté à une petit bonne femme aux cheveux gris. C’était elle. C’était la première fois que je lui faisais la bise. Je tremblais de la tête aux pieds.
C’était elle ! J’ai essuyé une larme aux coins des yeux.
Elle était là parce qu’elle présentait un livre autobiographique. Elle ne regrettait rien de sa vie. Elle était magnifique. Ses yeux disaient de grandes passions. Sans doute avait-elle oublié son amoureux secret. C’était il y a si longtemps.
Ce fut une belle émission. Elle, disant son passé, sans détour, moi racontant ma passion pour la science fiction, pour l’écriture aussi. Nos mots se croisant à deux ou trois reprises.
Elle était belle. C’était ma Marion. J’avais l’impression de revenir trente ans en arrière.
A la fin de l’émission nous nous sommes retrouvés autour d’un verre. Nous avons discuté de plein de choses. Je lui ai dit qu’elle était ma préférée, quand j’étais adolescent. Je ne lui ai pas dit combien je l’aimais. Combien de fois j’avais rêvé d’elle. Nous avons échangé nos adresses. Nous nous sommes promis de nous écrire. Nous n’avons pas tenu notre promesse.
Quelques mois plus tard elle disparaissait dans un accident de la route. D’après les journaux elle avait trop bu.
Je savais qu’elle ne voulait pas vieillir. Elle me l’avait dit lors de cette rencontre au Sofitel. Je devinais que ce n’était pas vraiment un accident.
Ce jour là elle savait ce qu’elle faisait.
Ce jour là elle avait décidé de rester celle que j’aimais. Ma Marion. Mon grand amour secret des années 60.

C’est beau, c’est touchant, émouvant même, d’évoquer ses souvenirs d’enfance, bien des années plus tard, combien l’eau du Rhône a coulé sous le pont de l’Université, devant le Sofitel, à nous offrir cette enfance si belle, si fugace à la fois, en racontant son amour puéril qui se montrait en amour véritable au fil du temps qui passe et ce, quelle que soit la mode qui à la fin sans doute nous lasse, au point d’être supplantée par une autre qui nous enlace, depuis l’énorme poste de radio que l’on regardait comme se regarde une télévision ou un écran à haute définition , en cela dite infinie, me souvenant du format lui aussi tendance où se cherchait la qualité d’un bon film, en noir et blanc ou en couleur, il demeurera toujours un excellent film, un navet lui restera un navet en cela même couleur, de même une émission de Radio de bonne facture, écoutée au transistor ou à travers du poste de radio avec son haut-parleur toilé, reste de qualité, que dire alors de l’enfance où le cœur ❤️ s’est façonné au fil des années de l’homme qui a grandi, mais son regard n’est pas trahi, les mêmes sentiments sont restés … M. P.