Martin C. prend une décision
C’est en mordant à belles dents dans son croissant doré et croustillant à point que Martin C prit sa décision. Chaque matin il se fixait un objectif qui devait changer radicalement le cours de sa vie.
Cependant, il faut bien reconnaître que les résolutions qu’il adoptait n’apportaient que peu de changements à son quotidien, malgré tous les efforts et toute la bonne volonté qu’il déployait. Mais cette fois-ci, le monde verrait enfin ce que c’était que de prendre une vraie décision.
Ce matin-là, Martin C décida qu’il était temps pour lui de déménager. Il en avait plus que par-dessus la tête de cet appartement trop grand qu’il occupait depuis de trop nombreuses années. Un appartement si grand qu’il lui arrivait parfois de s’y perdre.
Bien sûr, comme il s’y attendait, son chat râla lorsqu’il lui annonça la nouvelle. De toute manière, ce chat protestait à chaque décision qu’il prenait. Donc, il ne s’en offusqua pas plus que les fois précédentes.
« Aujourd’hui je déménage », se répéta plusieurs fois de suite Martin C, comme pour se forcer à passer à l’acte immédiatement.
Il fit donc ses bagages. Ceux-ci consistaient en peu de choses. Un sac d’épaule et son chat auquel il fixait un harnachement muni d’une poignée pour faciliter le transport. L’animal n’aimait pas trop ce genre de chose qu’il jugeait des plus humiliants. Toutefois il devait bien en passer par là s’il ne voulait pas que son compagnon humain ne l’abandonne sur place.
Martin repensa à tous ses moments qu’il avait passés dans cet appartement aux couloirs sans fin et aux pièces innombrables. Il regarda ces livres qu’il avait ouverts si souvent. Des aventures de Vladimir Constantin, héros de plusieurs centaines de romans populaires à Méthode du langage et de la pensée chez les Chikums, en passant par son roman préféré : Les trois regards du commodore, de Joan Vengate. Des milliers d’univers qu’il avait parcourus si souvent, des centaines de milliers de personnages qui l’avaient accompagné lors de ses vagabondages dans ce chez lui si grand qu’il n’en connaissait pas tous les recoins.
Sans parler de tous ces disques qui couvraient des kilomètres d’étagères ! Que de musiques n’avaient pas bercé ses rêves ou accompagné ses errances solitaires.
Il écouta quelques morceaux d’un concert en provenance de Sirius IV. Personne ne jouait aussi bien de la flute lustrée à 12 cordes que les octopodes de Céta de Sirius.
Il ouvrit quelques plats cuisinés emballés sous vite pour se rassasier une dernière fois, puis fit une fois de plus un tour rapide de ces lieux dans lesquels s’attachaient tant de souvenirs. Tout cela était désormais fini, tout cela ne lui appartenait déjà plus. Désormais, il n’affronterait plus les bandes d’indiens apaches ou hurons qui à chaque fois en voulaient à son scalp. Il n’aurait plus à justifier une fois par mois de sa bonne conduite auprès de la Très Sainte Inquisition et il ne serait plus requis d’office pour faire partie des troupes d’élite de sa majesté la reine Victoria.
Sans remord il ouvrit la porte et, son sac dans une main et son chat qu’il tenait par sa poignée dorsale dans l’autre, il s’enfonça de quelques mètres dans l’épaisse jungle végétale qui couvrait la planète.
Après de nombreuses années à parcourir l’univers des livres il était temps de faire face aux dangers du vrai monde. Après les mots et la musique, il allait découvrir un univers tout nouveau, peuplé de millions de créatures inconnues. Des vers velus plus gros qu’un camion aux rhinopopotames miniatures qui tenaient dans le creux de la main.
– À nous l’aventure ! dit-il à son chat, et la végétation particulièrement dense les engloutit définitivement.
Et plus jamais personne n’entendit parler de Martin C et de son chat… Ce qui n’a rien d’étonnant dans un univers composé de millions de planètes habitées où seules les vieilles demeures gardent en elles le souvenir de ceux qui sont passés entre leurs murs…
