Des fanfrelons, plein les voies de chemin de fer
Chaque dimanche, lorsqu’il fait beau, je sors la draisine.
Car dès que le soleil est au zénith les fanfrelons sortent de leurs terriers, le long des voies ferrées. Ils aiment la chaleur et passent leur temps à courir sur le ballast, entre les rails.
Rien ne vaut une bonne partie de chasse pour oublier les temps anciens.
Depuis la grande culbute de 2058, nous ne nous déplaçons plus que sur les rails. Plus de pétrole, plus d’électricité et plus de centrales pour relancer la grande machinerie. Mais l’huile de coude est bien suffisante pour assurer les ballades du weekend. J’utilise une vielle draisine à bras sur laquelle j’ai installé de chaque côté un banc équipé d’un dossier et d’accoudoirs. Un puissant démultiplicateur de force entre les roues permet de se déplacer à une trentaine de kilomètre à l’heure sans forcer. C’est suffisant.
Les enfants adorent ces sorties.
Marianne, ma compagne, n’aime pas trop ça. Les sorties en soi ne lui déplaisent pas. Par contre elle déteste la chasse. Elle dit que ça salit la draisine et que c’est dégueulasse, par-dessus le marché. Il faut reconnaître que la purée de fanfrelons ça a vraiment une apparence et une consistance peu ragoûtante.
Les enfants, ça les amuse. Ils attendent toujours avec impatience qu’un fanfrelon ou, de préférence, une famille de fanfrelons s’aventure sur les rails.
— Écrase-les, s’écrie Émilie, dès que le cas se présente.
— Plus vite, conseille Caroline.
— Fanfrelons, pan, pan, chante Maurice, le plus jeune.
Moi, je fonce. Je tire du mieux que je peux sur le bras qui actionne notre véhicule.
Splash, splash, splash, font les fanfrelons quand je les heurte de mes butoirs renforcés…
— Tu en as raté un, remarque Émilie.
Alors, je fais marche arrière pour poursuivre et écraser celui qui a échappé au massacre. Pas de pitié pour les fanfrelons ! comme le dit si bien une chanson du top 50. D’ailleurs, à part se faire écraser, un fanfrelon ça ne sert strictement à rien. À tel point qu’on peut se demander pourquoi Noé en a sauvé un couple dans son arche.
Pour les curieux qui n’en auraient jamais vus, précisons que les fanfrelons se présentent comme des grosses bulles à roulettes. À l’intérieur, il n’y a que du vide et leur peau grise est couverte d’excroissances jaunes de formes variés. Une fois par an, des gardes champêtres ayant reçu une formation adéquate remontent la petite clé en fer blanc cachée dans leur pelage, pour les maintenir en vie, ou du moins pour leur conserver un semblant de vie mécanique.
Parfois des trafiquants volent les défenses des bêtes mortes. Les Fanfrelons possèdent six défenses au dessus d’une protubérance qui ressemble vaguement à un museau. Elles n’ont aucune valeur en elles-mêmes. Les trafiquants les réduisent en poudre de diverses couleurs qu’ils revendent au marché noir. Poudre d’escampette, poudre aux zieux, poudre de perlimpinpin, poudre noire, poudre de Lune, on en trouve de toutes sortes. Ces trafiquants savent vraiment y faire ! Moi j’ai bien essayé une fois, mais je n’ai obtenu que de la poudre cracra, comme dit Marianne.
Mais je respecte trop les fanfrelons splashés pour voler leurs défenses. N’était-ce pas John Wayne, qui remarquait avec juste raison : «Un bon fanfrelon est un fanfrelon mort. Donc paix à leur âme et à leurs défenses».
Laissons-les donc courir tranquillement sur leurs roulettes dans le Paradis des fanfrelons. Leur vie est si peu intéressante ! Juste un grand splash, en somme ! Car il faut bien dire que la vie des fanfrelons ne prend tout son sens qu’au moment précis où les roues ou les butoirs de la draisine les heurtent pour les réduire en bouillie. C’est-à-dire dans leur dernier instant.
Mais alors, quelle fin ! Quelle apothéose !
Texte écrit pour Myspace, il y a une vingtaine d’année. J’ai perdu le début. J’ai donc essayé de le reconstituer du mieux que j’ai pu.
