Cléandre, dernier espoir. Episode 5. Fin
Elle retourna au camp des mineurs. Elle était fatiguée et ses mains et ses genoux la faisaient souffrir. De loin, elle assista à l’arrivée d’une fusée en provenance de la Terre. Le spectacle était majestueux dans cette surprenante lumière crépusculaire. Majestueux et horrible en même temps. Car ce vaisseau transportait quelques centaines de colons, la tête remplie de rêves, loin de se douter de l’enfer qui les attendait sur ce monde.
En arrivant près des baraques, elle remarqua un robot qui s’en éloignait. Qu’est-ce qu’un robot pouvait bien venir chercher ici, dans ce campement dans laquelle il n’y avait rien à prendre ?
Elle eut beau fouiller tous les logements, elle ne retrouva pas les deux dormeurs de tout à l’heure. Sans doute avaient-ils repris le chemin de la mine.
Elle avait l’impression de tourner en rond. Elle commençait déjà à en avoir par-dessus la tête de cette histoire. La fatigue eut raison de sa volonté. Elle rentra se coucher.
Les sept jours suivants, elle ne quitta pas sa chambre. Elle était épuisée et avait des douleurs dans tout le corps. Pendant ces sept jours, elle fit des cauchemars dans lesquels les paroles du mineur revenaient sans cesse : « Cette planète nous dévore, jeune dame. Cette planète à faim ». Était-ce possible ? Cléandre était-elle en train de les dévorer vifs, elle et les colons ?
Le huitième jour, la fièvre se retira de son corps. Elle mangea de bon appétit et retourna au campement. Sur une couchette, elle trouva un dormeur. Cette fois-ci, elle ne voulait pas le perdre de vue. Cela lui parut ridicule, mais elle se cacha sous la table, décidée à observer ce qui se passerait au réveil de l’individu. Au bout de trois heures de veille, elle entendit des bruits à l’extérieur. La porte s’ouvrit et un robot entra. Elle se colla au mur, espérant que le robot ne la découvrirait pas.
Lorsqu’elle tourna le regard vers le lit, le dormeur n’était plus là. Le robot s’approcha de la couchette, saisit quelque chose qu’elle ne pouvait voir de sa position, puis s’éloigna. Elle attendit quelques minutes avant de quitter sa cache. Le lit était recouvert de cette poussière grise qu’elle avait déjà vue lors de ses précédentes visites.
Quel était donc cet étrange rituel auquel elle venait d’assister ? Y avait-il un rapport entre l’arrivée du robot et la disparition de l’homme couché ? Cléandre recelait un étrange secret qu’elle était bien décidée à percer.
Elle se rendit au centre de transmission. Elle apprit par un gardien que la standardiste n’était plus là et que la prochaine devait arriver d’ici quelques jours. Dans l’intervalle, le centre était fermé. Décidément, elle jouait de malchance.
Elle se sentait fébrile. La lumière rouge orangé que dispensaient les soleils jumeaux commençait à lui donner des maux de tête. Elle décida d’aller somnoler un moment avant de reprendre son enquête. Mais lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle découvrit qu’elle avait dormi une douzaine d’heures.
Son corps était raide et elle avait des douleurs partout.
Elle prit un bain et déjeuna avant d’aller explorer une nouvelle fois le campement. Après avoir visité une cinquantaine d’habitations, elle tomba sur un dormeur. Comme la fois précédente, elle décida de rester et d’observer ce qui se passerait lorsque le robot arriverait.
Cela ne tarda pas. Cette fois-ci elle ne se laissa pas distraire par l’arrivée de l’intrus et sous ses yeux incrédules, le corps du dormeur se réduisit d’un seul coup en poussière. Elle vit également le robot s’emparer du feu du soleil qui reposait sur la couche. D’où provenait donc la pierre précieuse ? L’homme avait-il essayé de la voler ? Est-ce le robot lui-même qui avait désintégré le colon ?
La jeune femme était déroutée. Quelque chose d’important venait de se dérouler devant elle et pourtant elle ne parvenait pas à déchiffrer ce que ses yeux avaient observé. Malgré la douleur de plus en plus vive qui s’étendait à tout son corps, elle suivit le robot, à distance respectueuse.
Celui-ci la conduisit jusqu’à un petit entrepôt. Elle le laissa entrer et fit le tour du bâtiment. Elle repéra une fenêtre. Deux robots se déplaçaient dans la pièce. Sur une table brillaient de mille feux une centaine de pierres précieuses. La journaliste prit discrètement quelques photos, puis rentra à l’hôtel.
Elle s’enferma dans sa chambre. En se regardant dans une glace, elle découvrit que sa peau s’était assombrie. Elle savait que la fin approchait. Dans sa tête, tous les éléments s’assemblaient. L’histoire de Cléandre prenait forme.
Elle avait de plus en plus mal. Elle s’allongea, recroquevillée sur le côté. « Comme les dormeurs », pensa-t-elle. Son corps s’engourdissait. Elle ne pouvait plus faire un mouvement bien que son cerveau fonctionnait toujours. « Cette planète nous dévore, jeune dame. Cette planète à faim ». Les phrases du mineur tournoyaient dans son esprit, selon des intonations et des rythmes qui variaient sans cesse, créant un irrésistible appel vers un gouffre insondable qui ne semblait être rien d’autre que la bouche de la planète elle-même.
« Oui, Cléandre me veut. Cléandre me dévore. Bientôt, je ne serai plus que poussière et ne survivra plus que mon étincelle de vie, prisonnière d’un cristal, enfermée à tout jamais dans un feu du soleil… J’entends des pas… Déjà !… J’entends… »
Quinze jours plus tard, l’Agence Martienne de Presse fut informée de la disparition de la journaliste Laura Dobriev, dans les mines de Cléandre. On ne retrouva jamais son corps…
