Sac de bisous, sac d’embrouilles
C’est en se pratiquant son jogging matinal sur les quais du Rhône que Martin Martin trouva le sac de bisous. Un bon gros sac de deux kilos comme on n’en voyait pas souvent. Il était tout simplement posé au pied d’un arbre, semblant attendre un éventuel propriétaire.
Un sac de bisous ça ne s’abandonne tout de même pas comme une vieille paire de chaussettes trouées ou un peigne édenté. Peut-être un imprudent l’avait-il perdu. Ou seulement placé là comme un appât pour une quelconque «Caméra cachée». Martin Martin jeta un coup d’œil circonspect alentour, mais aussi loin que portait le regard pas un seul promeneur n’était en vue, pas un seul objectif ne semblait se dissimuler dans les feuillages. Il s’empressa donc de glisser le sac dans sa sacoche. Après tout, pas vu, pas pris, comme on dit chez les monte-en-l’air.
Il se demanda bien à qui il allait offrir tous ces bisous. Sa petite amie l’avait laissé tomber trois semaines plus tôt et il n’avait personne avec qui partager ce trésor.
Bien sûr, il pouvait se jeter sur la première jeune femme venue. Mais ce n’était pas raisonnable, tant s’en faut. Toutefois, l’occasion faisant le larron, il oublia bien vite les principes appris de sa chère maman et de sa grand-maman aussi.
Apercevant une jeune femme esseulée à la terrasse d’un café, le Café de la Place pour ne pas le nommer, il s’empressa de l’approcher. Elle était si belle, se dit-il, qu’elle méritait certainement tous les bisous de la terre. Comment aurait-il pu en être autrement? Sans hésiter, ne serait-ce qu’une seconde, il lui en offrit donc un qui lui paraissait juteux et tendre à point. Il se devait toutefois de se montrer prudent. On n’offre pas deux kilos de bisous à une inconnue, aussi belle soit-elle, sans vérifier de prime abord qu’elle désira volontiers partager ce trésor.
Mal lui en prit cependant, d’aborder ainsi la donzelle. Car esseulée, point elle n’était. Et le petit ami d’icelle, une armoire à glace qui devait bien faire dans les cent vingt kilos sans les os, lui colla un bel uppercut dans les gencives, un de ces coups dont il garderait sans doute un souvenir zému toute sa vie et qui vous donne l’impression que le ciel se remplit soudainement d’étoiles prises de la danse de Saint Guy.
Il aurait dû se douter, bien sûr, qu’offrir un bisou à une belle inconnue n’était pas sans risque et que celle-ci avait peut-être déjà un compagnon qui n’apprécierait pas sa démarche à sa juste valeur. Mais lorsqu’on a un sac de bisous à partager, on a vite fait d’oublier les précautions les plus élémentaires.
La tête tourneboulée de tant d’ingratitude il alla chercher l’inspiration le long des quais. En passant sur un pont, il croisa une jeune femme désespérée. Penchée sur la rambarde elle s’apprêtait à se jeter dans l’eau glacée du fleuve. Sans hésiter, tel un chevalier des temps modernes, il lui offrit une demi-douzaine de bisous. De quoi lui redonner le goût de la vie. Mais sous le poids de ce présent un peu pressé, la malheureuse bascula par-dessus la rambarde et coula au fond du fleuve telle une pierre.
Effrayé, Martin Martin prit alors ses jambes à son cou. Il s’enfuit aussi loin qu’il pût, avant qu’on ne découvrit la part de responsabilité qui lui incombait dans ce drame fatal et qu’on ne l’enferme en prison.
Décidément, se dit-il, un sac de bisous ce n’est vraiment pas des plus commode, et ça n’attire que des ennuis. Il se demanda même s’il avait bien fait de le ramasser. Peut-être n’était-ce point sans raison que son précédent propriétaire s’en était débarrassé.
Mais comme il n’était pas du genre à renoncer face à l’adversité, dès le lendemain il passa une petite annonce dans un journal local: « Jeune homme bien de sa personne cherche jeune fille avide de bisous ».
Il n’y croyait pas trop, mais il obtint cependant une réponse. Une jeune femme brune, originaire de Roumanie, se présenta au rendez-vous. Elle lui expliqua qu’elle descendait en droite ligne du fameux comte Drakula et que ses longues canines en faisaient une experte en bisous. Il tenta bien de lui expliquer, en lui montrant le contenu de son sac, que ce n’était pas lui qui désirait des bisous, puisqu’il en avait plein à distribuer. Elle resta insensible à ses arguments et il ne dut son salut, une fois de plus, que dans la fuite.
Ben, décidément on ne l’y reprendrait plus à récupérer les sacs de bisous abandonnés. Ça porte trop la poisse!
Dès l’aube, il alla remettre l’objet où il l’avait trouvé. Il en avait assez de ce sac.
Comme il arrivait, il aperçut une jeune fille qui semblait chercher quelque chose.
— Puis-je vous aider, mademoiselle ? s’empressa-t-il avec son habituelle galanterie. Car ce Martin Martin n’était pas un si mauvais bougre que ça.
— Oui, lui répondit l’inconnue. J’ai perdu un beau sac de bisous tout neuf.
— Ça tombe bien, je l’ai trouvé tout à l’heure, s’exclama-t-il innocemment, en sortant le sac de sa sacoche.
— Merci monsieur, dit-elle en lui adressant un beau sourire… Permettez que je vous offre un de ces bisous. Ils sont si exquis.
Ce présent était si doux qu’il n’avait jamais connu pareil délice. Il le lui dit.
Elle lui en offrit donc un second puis un troisième.
Tant et si bien que le sac diminua bien vite et finit même par se vider.
Constatant, non sans surprise, qu’il ne restait plus un seul bisou ils se mirent à rire et Martin Martin promit à la belle de lui en offrir des sacs plus gros encore.
Et comme ils n’avaient plus rien à faire en cet endroit, ils partirent bras dessus, bras dessous, comme s’ils se connaissaient de longue date.
L’histoire ne dit pas s’ils vécurent heureux. Tout ce qui est sûr c’est qu‘ils eurent beaucoup de petits bisous. Vraiment beaucoup, beaucoup…
Et plus jamais Martin Martin ne ramassa les sacs de bisous abandonnés.
