Rêves de nougatine
Les rêves de Maurice étaient toujours trop sucrés. D’ailleurs chaque matin Mauricette, sa compagne, lui reprochait de les envelopper de trop de nougatine. Car il allait de soi qu’avec cet enrobage caramélisé ses nuits ne pouvaient qu’être particulièrement agitées.
C’est que la nougatine ça ne se digère pas comme une glace à la vanille. Souvent une bonne dose de bicarbonate de soude était nécessaire pour faire passer tous ces songes qui lui restaient sur l’estomac.
Un rêve ça va. Deux rêves à la nougatine bonjour les dégâts, comme l’affirme la publicité.
Cela n’empêchait pas Maurice de recommencer quotidiennement. Chaque soir il enrobait ses rêves, chaque nuit la nougatine lui dérobait son sommeil.
Alors chaque matin Mauricette envoyait une lettre en bonne et due forme, à la fabrique de nougatine :
«Monsieur le chef,
Je vous prie d’arrêter la fabrication de nougatine. Ça ensuque les rêves de mon ami Maurice et après il n’arrive plus à dormir.
Votre dévouée.
Mauricette.»
Ce à quoi le fabriquant en chef répondait invariablement :
«Madame,
J’ai bien reçu votre lettre du tant et vous remercie de l’intérêt que vous portez à nos produits. Pour vous remercier de votre indéfectible soutien je me permets de vous adresser par porteur spécial un colis de cinq kilos de notre excessivement excellentissime nougatine.
Votre dévoué fabriquant en chef.»
Ce qui n’arrangeait aucunement les affaires de Maurice qui se retrouvait en surdose de nougatine dès la nuit suivante.
Tous les jours, y compris le dimanche, Mauricette envoyait ses lettres et tous les jours le chef de l’usine expédiait en retour son colis de cinq kilos de nougatine, y compris le dimanche.
Ce qui représentait beaucoup trop de nougatine pour le pauvre Maurice, dont l’estomac n’en pouvait plus de trop de rêves sucrés. De ces rêves qui vous remuent les tripes de long en large et de haut en bas, toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.
Maurice n’en dormait plus, maudissant en son for intérieur l’inventeur de la nougatine et sa descendance sur au moins trois cents générations.
Et puis à force d’envoyer des colis gratuits à toutes les Mauricette, ne voilà t’y pas que l’usine déposa le bilan. Pour le plus grand bien de Maurice et de ses nuits. Pour le plus grand malheur de Maurice, aussi. Car sans leur couche de nougatine ses rêves perdaient de leur douceur pour se transformer en d’abominables cauchemars. Au point que Maurice vit ses rondeurs fondre comme beurre au soleil. Désormais ses songes baignaient dans une horrible grisaille au lieu du beau Technicolor® auquel il était habitué.
L’usine resta fermée un long moment. Elle était si belle avec ses tourelles et ses murs rose bonbons et vert délices que c’en était triste de la voir ainsi à l’abandon. Puis un jour un acquéreur se présenta. Mais de nougatine, point n’était question pour ce nouveau propriétaire. Alors les gourmands durent faire preuve de patience et attendre. Car personne, parmi les gens de la nouvelle direction, ne voulait dire ce qui surgirait de derrière les murs colorés.
Et bientôt, des hautes cheminées de l’usine jaillit une fumée multicolore à la bonne odeur de sucreries.
Et de ses entrailles, peu après, sortirent des palettes de jolies boites de pâte d’amande. Des vertes, et des roses, et des jaunes… Juste ce qu’il fallait pour colorer de nouveau les songes de Maurice.
Bien vite enrobés de cette si délicieuse pâte, les rêves de Maurice s’adoucirent jusqu’à reprendre leur bon goût sucré. Et par la même occasion celui-ci prit quelques kilos en plus. Quant à ses nuits, doit-on préciser qu’elles retrouvèrent leur agitation coutumière, malgré les bonnes doses de bicarbonate que chaque soir il prenait.
Et Mauricette, tous les jours, y compris le dimanche, reprit l’habitude d’envoyer ses lettres. Et tous les jours le fabricant en chef de l’usine reprit à son tour l’habitude d’expédier en retour, par porteur spécial, son colis de cinq kilos de pâte d’amande. Même le dimanche…
Pauvre Maurice ! Jamais il ne pourra échapper à son destin, au grand dam de son estomac… Mais ses rêves en Technicolor® valent bien quelques souffrances.
