Radio Skrouik, l’énigme de la Vallée
Chroniques de la Vallée
11ème épisode – 1ère partie
Cette fois-ci je suis parti sur un récit plus long que je découperai en plusieurs parties.
La vie avait repris dans la Vallée. Avec de nouveaux rites.
C’était Jo, le patron de Café de la Vallée, qui rythmait chaque jour nos vies au son des skrouiiiiiiik bzzzzzzzzzzzzzzzz skrouik zzzzzzzzz skrouiiiiiik et autres parasites sonores, stridulations et sifflements. C’était lui le grand manitou du magnétophone et des bandes magnétiques. Et il s’acquittait de sa tâche avec le plus grand sérieux.
Le 7 octobre, tôt le matin, – Jo n’avait pas encore lancé la première bande -, Martin, l’électricien, vint me chercher en moto, une BMW R 12 de 1935 qu’il avait complètement modifiée et qui roulait au bio éthanol. Nous partîmes en direction du Sud. Rose Mercier et ses deux enfants occupaient une ferme à une trentaine de kilomètres.
A notre arrivée Radio Skrouik démarrait juste.
Rose nous accueillit sur le pas de sa porte.
— Pas trop dur, le chemin ?
— Ça va. L’engin a de bons amortisseurs…
— Allez rejoindre les enfants dans la véranda. Je prépare le petit déjeuner.
Marine et Pierrot nous accueillirent avec de grandes poignées de mains. Tous deux avaient dépassé la trentaine et étaient aussi blonds que leur mère.
— J’espère que vous n’avez rien mangé, dit Marine. Maman n’a pas perdu ses mauvaises habitudes. Elle a du préparer de quoi rassasier toute la Vallée.
En effet, Rose ne tarda pas à apparaitre avec un immense plateau.
— Que des produits de la ferme., dit-elle.
Œufs, lard, saucisses, pommes de terres rissolées, pâté en croute, fromage et d’épaisses tranches de pain complet aux oignons.
Pierrot fit passer des assiettes, des couteaux et des verres et déboucha deux bouteilles de vins de pissenlit.
— Et on ne laisse rien.
— Bien madame, répondit Martin, en ouvrant les hostilités en remplissant plus que raisonnablement son assiette.
Je suivis le mouvement. Tout était délicieux. Pierrot ne tarda pas à déboucher deux autres bouteilles.
Pendant le repas nous avons beaucoup parlé de radio Skrouik et des derniers évènements.
Soudain, alors que la conversation battait son plein, Marine s’est figée et nous a fait signe de nous taire. Après quoi elle se précipita dans la maison pour revenir vingt secondes plus tard avec un stylo et une feuille de papier qu’elle me tendit.
Je lus : snorgozimagri.
— Ça ne veut rien dire !
— C’est le mot que je viens d’entendre.
La feuille est passée de main en main, laissant tout le monde intrigué
— Ça n’a pas de sens, s’exclama Rose Mercier. Pourquoi radio Skrouik nous transmettrait un mot inconnu ?
Je regardais la feuille une nouvelle fois, puis me tournais vers Marine.
— Tu as bien entendu ça ?
—Oui, j’ai retranscrit exactement ce que j’ai entendu.
— Un message crypté ? demanda Pierrot.
Je haussais les sourcils.
— Si c’est le cas je ne vois pas où chercher la clé. J’irai consulter les archives chez le curé.
— Tu crois que ça a vraiment un rapport avec la Vallée ? demanda Rose, sceptique.
— Je n’en sais rien, mais ce n’est pas impossible.
Mille idées se bousculaient dans ma tête, chacune émergeant une fraction de seconde avant d’être submergée par la suivante. Quelque part un signal d’alarme s’était enclenché au plus profond de moi-même. J’étais certain d’avoir laissé passer un détail important. Et puis ça m’est revenu d’un coup. La Vallée vivait hors du temps, tout comme elle vivait hors du monde. Nous n’avions plus aucun lien avec ce qui se passait hors de notre enclave et petit à petit notre rapport au temps, à son écoulement, s’estompait. Nous étions le 7 octobre.
Le 7 octobre…
23 ans auparavant, le 7 octobre 1936, la Vallée disparaissait de la surface du globe. Une onde sismique d’une ampleur inédite nous frappa avec une violence inaccoutumée et la Vallée fut définitivement coupée du reste du monde.
Depuis nous vivions en complète autarcie.
Radio Skrouik avait commencé à nous parvenir de manière irrégulière en 1957, puis de façon stable à partir de l’été 1958.
A suivre.
