Le Gnok. Episode 3. Fin
Comme je l’ai dit, c’est en plein été qu’ils se manifestèrent une nouvelle fois. Un de ces après-midi où la chaleur est tellement lourde que l’air semble saturé d’insupportables vibrations qui vous mettent les nerfs à fleur de peau, nos locataires se sont mis à jeter des cailloux contre la maison, plus par jeu que pour nous embêter. Jeter n’est pas vraiment le terme approprié. Ils lancent un caillou et le font rebondir sur l’air lui-même, en le contrôlant avec leurs pensées. Parfois ils font tourner leur projectile pendant plusieurs minutes avant d’en perdre le contrôle. Mais cet après-midi là, peut-être à cause de cette chaleur étouffante, ils rataient une bonne partie de leurs lancers. Bien évidemment arriva ce qui devait arriver : ils ont fini par casser une vitre de l’étage. Une vitre de ma chambre, par-dessus le marché. Ce fut la goutte qui fait déborder le vase. Je me suis retrouvé dans le jardin en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, avec des envies de meurtre plein la tête.
Les Grammans m’ont regardé venir vers eux avec des regards mauvais.
— Alors les gars, on a un coup de chaud ? (Encore une réplique piquée dans une série de la télé).
Je pointais mon gnok sur eux.
Sans leur laisser le temps de répondre, j’ai tirlé et j’ai coupé une oreille à chacun des trois cousins arrivés récemment.
De me voir manipuler mon gnok avec autant d’habileté, ça les a calmés.
— La prochaine fois on vous passe à la broche. Tous. Alors vous vous tenez à carreau, maintenant.
Le soir même, Tante Adèle a servi une délicieuse salade aux oreilles de Grammans. Comme trois oreilles c’était un peu juste, je suis allé en tirler quelques autres.
Quand j’ai raconté à Émile ce qui s’était passé, il m’a demandé de lui prêter le gnok, pour l’essayer. Moi, j’ai pas voulu. Un gnok ça ne se prête pas. C’est personnel. Émile est reparti un peu fâché. Avec lui, j’ai l’habitude. En général, le lendemain tout est oublié.
Cette fois-ci il devait en être tout autrement car je ne devais plus le revoir. Du moins pas dans son état habituel.
C’est deux jours plus tard que je me suis aperçu de la catastrophe. Au moment de prendre mon petit déjeuner j’ai découvert que mon gnok n’était pas à sa
place habituelle. J’avoue que j’ai connu alors la plus grande trouille de ma vie. J’ai remué en vain la maison de fond en comble. Il avait bel et bien disparu.
J’ai un peu paniqué, puis je suis vite aller me chercher un pied de vigne que j’ai taillé pour qu’il res-
semble à peu près à mon gnok.
Bon, c’était pas un vrai, mais ça ferait illusion. Du moins, je l’espérais.
Le dimanche suivant, les Grammans nous ont invités à manger. Moi, je ne voulais pas y aller. Je re-
doutais un piège et je me sentais un peu ridicule avec mon pied de vigne. Mais Tatie a insisté.
Il y avait de l’Émile rôti aux pommes. Tout à fait excellent. Les Grammans ne sont pas d’aussi bons
cuisiniers que tante Adèle, mais ils s’en tirent bien.
Ils ont profité du repas pour me rendre mon gnok.
Plus tard, à l’écart des oreilles de Tatie, ils m’ont
dit comment Émile s’était introduit une nuit dans la maison et s’était emparé de mon arme. L’objet à la main, il était allé réveiller nos locataires pour leur faire subir un mauvais sort, mais ce n’est pas tout le monde qui peut tirler avec le gnok de quelqu’un d’autre. Pauvre Émile ! J’en remangerai bien un bout.
Le temps passa. Les Grammans s’étaient calmés mais commençaient à se faire tirer l’oreille pour
payer leur loyer. L’été se terminait et on arrivait à la période où, depuis de nombreuses années, tante Adèle organise un grand méchoui dans le jardin.
C’est sa manière à elle de marquer la fin de l’été et des grosses chaleurs. Contrairement à son habitude, cette année là elle ne s’occupa aucunement de l’achat des agneaux.
Aussi un matin, au petit déjeuner, je m’en étonnai :
— Aurais-tu oublié le méchoui, Tatie ?
— Que nenni, mon petit. Pour rien au monde.
Mais je me suis dit qu’avec l’excellente viande que nous avions sous la main, il ne serait pas nécessaire d’en acheter plus.
C’est ainsi qu’avec l’été partirent les Grammans.
Une belle fin, il faut bien l’avouer. Et leur chair tendre en ravit plus d’un.
Deux jours après le festin, tante Adèle accrocha un nouveau panneau devant la maison :
APPENTIS À LOUER
CONVIENDRAIT PARFAITEMENT
À EXTRATERRESTRES UN PEU DODUS
MARZIENS S’ABSTENIR
Quelques jours plus tard, une demi-douzaine de Turlus se présenta. Tatie leur loua l’appentis sans
problème.
À ce que j’ai entendu dire, la chair de Turlu est moins tendre que celle des Grammans. Qu’à cela ne
tienne. Tante Adèle arrivera bien à en tirer quelque chose.
