La confiture
À peine avait-il ouvert les yeux qu’Antoine allumait sa radio pour vérifier que le monde ne s’était pas désintégré sans crier gare pendant son sommeil. La voix du commentateur ou une chanson, la plupart du temps sirupeuse à souhait, le rassurait aussitôt sur le sort du monde. Bien sûr, il aurait pu être réveillé par le violon d’Emilie Autumn ou la voix de Mathieu Johann, mais sur Radio Pabo, la seule qu’il pouvait capter, ne passaient que des chansons qu’il n’aimait pas.
Ainsi soulagé de savoir que notre belle planète avait obtenu un sursis, il pouvait dès lors se préparer tranquillement son petit déjeuner et savourer pleinement ses tartines gluantes, couvertes d’une couche de confiture de cerises qui dégoulinait de tout côté.
C’était la seule confiture qu’il appréciait vraiment et il en consommait plusieurs pots par semaine. Son dealer, le gérant de la superette sise à deux pas de chez lui, lui consentait dix pour cent de remise pour tout achat de vingt pots de 250 grammes. Une affaire! Parfois, il obtenait même du vingt cinq pour cent lorsque la date de péremption était passée.
C’est dire à quel point les affaires étaient bonnes pour Arthuro, l’épicier du coin, un jeune homme rêveur qui n’aurait jamais fait de mal à un billet de banque. Au contraire, dès qu’il en apercevait un en péril il se portait sans hésiter à son secours. Il en avait sauvé ainsi plusieurs milliers. Arthuro était un véritable héros pour les euros et ceux-ci le lui rendaient bien.
Pour Antoine aussi, Arthuro était un héros. En effet, sans le brave épicier où donc notre bon Antoine aurait-il pu s’approvisionner? Sans doute pas chez Arthur Sachant Chausser ni à la banque Pons-Morin. Ni chez Paulo, le charcutier-traiteur, et encore moins chez Nicholas Picolo le fleuriste. Seul le courageux épicier lui fournissait sa dose quotidienne, sans laquelle il n’aurait pu entamer sa journée dans la joie et la bonne humeur.
Une journée sans confiture de cerises c’est comme un arc-en-ciel sans couleurs, se contentait-il d’affirmer pour justifier sa consommation des plus déraisonnables.
Jusqu’au jour où, muni d’un beau billet tout neuf qu’il avait imprimé la nuit même, il se vit proposer par Arthuro 12 pots de confiture de myrtilles à la place de ce qu’il était venu chercher. Du premier choix. Du jamais vu. De la vraie myrtille génétiquement modifiée qui hurlait «Au secours, on va me manger» dès que vous approchiez la tartine de votre bouche. Antoine, élevé dès son plus jeune âge, à la cerise, fit non de la tête. De la myrtille! Et puis quoi encore ? Est-ce qu’il avait vraiment une tête à bouffer des myrtilles ? Sa tête des mauvais jours, alors…
De sa petite voix, Arthuro lui annonça que son fournisseur ne livrait plus de confiture de cerise. C’était désormais interdit. En effet, on avait découvert que celle-ci ne contenait pas la moindre trace d’OGM. On s’était donc empressé diligentement de la retirer du marché.
«J’ai vendu les deux derniers hier», précisa l’épicier. Mais cette confiture de myrtilles est tout bonnement excellente.
Antoine s’obstina. La seule qui lui convenait c’était sa confiture de cerise. Son seul amour. Il explora tous ses placards et ses armoires. Pas l’ombre du plus petit pot. Il plaça plusieurs annonces dans la presse régionale: « Recherche de toute urgence confiture de cerise. Myrtilles s’abstenir.» On lui proposa des pommes, de l’abricot et de la tomate amère. Lui, point n’en voulait. Il téléphona à l’étranger. Mais personne en dehors de lui ne se souvenait avoir déjà vue de cette fort convoitée confiture de cerise. Certains doutaient même de son existence. D’autres parlaient de légende urbaine. Bref, personne n’en avait jamais vue à part lui.
« Ben alors, c’est quoi que je savourais chaque matin, si ça n’existe pas?», ne cessait de se demander Antoine, perplexe.
Bien sûr, à force de ne plus manger notre homme tomba malade. On l’emmena à l’hôpital. Les sondeurs et les analyseurs s’étonnèrent fort de découvrir que cet homme ne contenait dans sa chair aucun organisme génétiquement modifié. Sans doute une erreur. On refit les analyses. Non, point d’erreur. Cet homme était vraiment malade.
« Si nos analyses disent vrai, lui dit le docteur Dubois qui s’occupait de son cas, vous n’existez pas. En dehors des OGM point de salut. » Et effectivement, dès que docteur prononça ces mots, Antoine cessa de vivre. Comme si sa vie eut été effacée d’un coup de gomme.
Seul Arthuro, l’épicier, l’accompagna jusqu’à sa dernière demeure.
Et comme des pelletées de terre tombaient sur le cercueil d’Antoine, l’épicier jeta dans la tombe un bocal de confiture de myrtilles. C’était bien la première fois qu’Arthuro faisait un cadeau. Après tout, il lui devait bien ça à son client, son meilleur client. Bon, ce n’était sans doute pas l’ultime cadeau qu’Antoine aurait souhaité. Mais un cadeau ça ne se refuse pas. Surtout quand c’est le dernier.
