Dans la cité d’Aspara 3
Je ne l’ai pas revu pendant plus d’un an avant qu’il ne débarque un dimanche après-midi à l’improviste. C’était il y a six mois. Lors de ces visites ma femme s’éclipsait discrètement, préférant nous laisser entre nous.
Il avait déchiffré les manuscrits qu’il avait volés à Aspara et s’était rendu une seconde fois dans la mystérieuse cité. Il manifestait une très vive inquiétude et il regardait fréquemment par la fenêtre, comme pour s’assurer qu’il n’avait pas été suivi. Parfois je l’entendais marmonner :
— Je suis sûr qu’il n’y avait pas autant de chats la dernière fois.
Il s’écoula près d’une heure avant qu’il ne prenne place dans un fauteuil et me dise :
— Je n’aurais jamais du partir à la recherche d’Aspara. C’était une erreur. Les choses cachées doivent demeurer secrètes. Trop de choses occultes régissent l’univers… Je connais l’histoire d’Aspara. Je ne suis pas le seul. D’autres ont découvert son existence…
Les propos de John étaient coupés de longs moments de silence. Dans ces cas là j’attendais qu’il veuille bien reprendre son histoire, essayant d’analyser la part de folie qui se glissait dans ses paroles.
— En son temps Aspara était la plus grande cité que la Terre ait connue. Elle était aux mains de deux chefs : Zehna, l’élu du peuple et Bawamha, le géant, le protégé des esprits parleurs. Le rêve de Bawamha était de conquérir le monde. A la tête d’une armée de milliers d’hommes et de chats il s empara de plusieurs cités voisines avant de s’attaquer aux régions proches. Et puis son armée progressa bien au-delà des montagnes et du désert et c’est ainsi qu’il arriva devant les portes de Masséné. C’est ainsi qu’il provoqua le dieu de colère et qu’Aspara disparut aux yeux du monde.
Mais au moment même ou la Cité aurait dû être détruite, elle fut déplacée par les esprits parleurs dans un autre plan de l’espace-temps et fut ainsi sauvée.
Dans les années qui suivirent, des siècles pour nous, Aspara fut partagée en deux clans. Les fidèles de Zehna et les disciples de Bawamha. Avec le secours du peuple chat, Zehna finit, par triompher de son adversaire et l’emprisonna avec l’aide des sept reines de la nuit, sept prêtresses-sorcières gagnées à sa cause, dans les murs même d’Aspara. Bawamha promit à ses fidèles qu’il reviendrait et qu’un jour Aspara serait si grande qu’elle recouvrirait toutes les villes de la Terre.
— Quel est ce peuple chat, dont tu fais mention ? demandais-je. D’où vient-il ?
J’espérais prendre John en défaut, mais il avait réponse à tout.
— Le peuple chat est aussi ancien qu’Aspara, sinon plus. Il est bienveillant contrairement aux esprits parleurs. Il a toujours protégé la cité et ses habitants. Ce n’est que sous la contrainte que les chats participèrent aux guerres de Bawamha. Du moins c’est ce qu’affirment les Chroniques aspariennes.
Et puis une fois de plus John était reparti, me laissant sur ma faim. Car l’histoire de cette cité ancienne finissait par me passionner moi aussi.
Comme à son habitude, John avait ressurgi sans crier gare, au milieu de l’après-midi. Mais cette fois-ci il s’était tout de suite replié sur lui-même et après la soirée maussade que nous avions passée j’en venais à regretter sa venue.
— Je sais qu’ils ont retrouvé ma trace jusqu’ici. Ils m’ont suivi. Ils connaissent eux-aussi les passages qui permettent d’entrer et de sortir de la cité.
— Qu’en est-il des clés que tu as trouvées dans la bibliothèque ? Tu ne m’as jamais dit ce que tu en as fait.
— Elles sont au nombre de trois. Leur puissance est énorme. J’en ai perdu une dans ma fuite. Celle qui verrouillait l’accès de la bibliothèque. J’ai cassé accidentellement la seconde. Celle qui maintenait Bawamha dans sa prison. Désormais il est libre. Et il veut la troisième clé. Celle qui permettra à Aspara de s’intégrer à notre plan spatio-temporel.
— Je ne vois pas où est le danger, remarquai-je. Aspara se matérialiserait dans un coin désert et ne ferait sans doute pas ou peu de victimes lors de l’opération. Quant à ses armées je ne pense pas que nous ayons à craindre d’elles.
— Détrompe toi. Aspara est un danger pour notre monde. A travers le temps la cité a continué à se développer à travers divers plans inaccessibles au commun des mortels. C’est pourquoi lors de mes trois séjours dans la cité je n’ai jamais rencontré ses habitants, bien qu’ils fussent tout proche, à part les chats qui se déplacent naturellement d’un plan à l’autre. Une fois déployés, les différents plans d’existence d’Aspara couvrent exactement la surface de la Terre. Ainsi en ont voulu Bawamha et les esprits parleurs. Si la cité devait s’intégrer à notre univers aujourd’hui nous disparaîtrions à tout jamais, nous et nos villes.
— Mais rien ne dit qu’Aspara ne restera pas là où elle est.
— La soif de pouvoir de Bawamha est inextinguible et depuis que je l’ai libéré accidentellement de sa prison il est fou de rage. Ses siècles de détention l’ont transformé en un véritable monstre… Je l’ai entre-aperçu, tout à fait accidentellement, il y a quelques semaines, lors de ma troisième et dernière visite à la cité. Il est devenu une chose horrible, difficile à décrire. La créature la plus terrifiante que tu pourras imaginer sera nettement en deçà de ce qu’est maintenant Bawamha. Il est la haine personnifiée. Il veut se venger du monde et n’hésitera pas à le détruire pour imposer le règne d’Aspara. Je sais qu’il me cherche. Je sais qu’il désire prendre possession de la troisième clé. Et cela il ne le doit pas.
— Où est-elle cette troisième clé ?
John se frappa la poitrine. Son regard vibrait d’une fièvre presque inhumaine.
(A suivre)
