Dans la cité d’Aspara 1
La soirée avait été exécrable. John n’avait visiblement pas envie de parler et je ne me sentais pas d’humeur à faire les frais d’une conversation avec les murs. A la fin du repas, sans conviction aucune, nous étions passé au salon. L’excellente eau de vie de poire et les cigares qui nous attendaient sur la table basse n’avaient pas le même attrait que les fois précédentes. J’ai tout de même rempli nos verres.
Un miaulement en provenance de la rue vint à mon secours. Comme sous l’effet d’un électrochoc John sortit brutalement de sa torpeur et ses doigts se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil.
— J’ai peur, dit-il.
Il porta son verre à ses lèvres, avant d’ajouter, anxieux :
— Il ne nous reste plus beaucoup de temps. Aspara est en train de s’étendre. Nous sommes moins d’une centaine à tenter de surveiller et d’empêcher son émergence dans notre monde. Juste une poignée d’hommes et de femmes pour essayer de mettre en garde le monde contre cette diabolique cité… Personne ne veut nous croire… Personne… Nous ne sommes pas fous… Nous savons…
A mesure qu’il parlait ses propos me paraissaient de plus en plus décousus et je voyais ses yeux devenir de plus en plus vitreux. C’était la dixième fois au moins qu’il me racontait l’histoire d’Aspara et je savais qu’il était déjà reparti mentalement vers la mystérieuse cité.
Je me souvenais parfaitement de sa première visite, il y a quatre ans. Nous ne nous étions pas revus depuis l’université, trois décennies plus tôt, lorsque nous étudions langues mortes et civilisations disparues. Il était entré chez moi au comble de l’excitation. Dès la porte franchie, il m’avait fébrilement glissé entre les mains une vieille Bible du 18ème siècle.
— Regarde-moi ça… Page 234, Secondes Chroniques, et dis moi ce que tu en penses.
J’avais saisi l’ouvrage qu’il me tendait et parcourus rapidement quelques pages. Le texte que je découvris était édifiant. Cela commençait par :
« … Et Bawamha l’Asparien partit, à la tête d’une armée d’un millier de chats et de trois cents hommes, et arriva devant les portes de Masséné. Alors Asa sortit contre lui et ils se rangèrent en bataille dans la vallée de Zéphat, près de Maresh. Et Asa invoqua l’Eternel… «
Cela continuait ainsi sur trois pages. Les habitants d’Aspara (hommes et chats) étaient vaincus par Jéhovah qui dans sa colère balayait la cité de la surface de la Terre.
Intrigué, je portais mon regard sur lui.
— Ce passage n’existe pas dans les autres éditions de la Bible, m’expliqua-t-il. J’en ai vérifié plusieurs milliers en diverses langues. J’ai trouvé une édition allemande du 17ème siècle qui contenait ce même passage et c’est tout. Et le plus curieux c’est que ces deux éditions ont reçu l’imprimatur.
Je suis passé dans mon bureau et j’ai fait un rapide contrôle sur mon ordinateur. Je possédais plusieurs versions des écritures saintes sous forme de fichiers électroniques que j’utilisais parfois pour mon travail. Dans les éditions courantes ce passage était consacré à l’histoire d’Asa et de sa lutte contre les Ethiopiens. Cette version revue était des plus intrigantes. D’autant plus que cet épisode mettant en scène une armée composée de chats et d’hommes relevait plutôt du merveilleux.
Mais je ne devais guère en apprendre plus lors de cette première visite. Les connaissances de John sur cette histoire semblaient s’arrêter là. Des recherches me confirmèrent qu’Aspara n’était pas une simple mystification de mon ami. De Simon l’Egyptien à Denis Zachaires, de nombreux auteurs, alchimistes et occultistes parlaient de la cité dans leurs écrits. Par contre je n’en trouvais plus aucune mention à partir du dix-septième siècle. Comme si tout d’un coup le sujet était devenu tabou.
Ce ne fut que deux ans plus tard que John se manifesta de nouveau et me parla encore de cette cité inconnue.
Il me tournait le dos, observant je ne sais quelle scène par la fenêtre. Il avait poussé un vague soupir avant de murmurer, comme plongé dans un rêve éveillé :
— Aspara…
Puis me faisant face, regardant le sol, il avait poursuivi :
— Tu ne peux pas comprendre… Aspara… Quelle étrange cité…
Il parut soudain reprendre vit et se décida enfin à me raconter son étrange aventure :
— Aspara est une merveille… On y accède par un sentier abrupt, après une marche de plusieurs jours à travers le territoire des Hammadas, les derniers mangeurs d’âmes. La route est difficile. Des pierres tranchantes et des buissons… Des montagnes, le bleu du ciel, des araignées, des scorpions et des moustiques. Et toujours des pierres aussi tranchantes qu’une lame de rasoir et des buissons. Rien d’autre. Je me souviens encore de mes pieds en sang. Mon guide s’était confectionné des semelles spéciales, dans des feuilles d’Annayas. Des feuilles bien grasses qui résistent au tranchant des pierres. Et j’aurais bien voulu que mes chaussures et ma peau y résistent de la même manière.
(A suivre)
