Fragments de nuit, une nouvelle de Markus Leicht

Moi. Simple créature venue du vingtième siècle. Moi, égaré dans le monde des hommes.

Et… tout au fond, Moi, peut-être, encore…

Dans ma tête, quelque part sous la boîte crânienne, quelque part dans les méandres du cerveau, d’incontrôlables transformations neuronales ouvrent sans cesse de nouvelles portes : transmutation sans fin des images, des pensées qui font que je suis Moi. Moi, qui voudrait être autre.

Mon creuset mental porte en ébullition le fruit de mes désirs inassouvis ou en devenir : Moi en perpétuel changement. Comme un imperceptible mouvement dans l’immobilité qui m’habite intérieurement.

A chaque infinitésimale fraction de temps qui meure je deviens autre. Demain dévore déjà aujourd’hui.

Et toujours davantage Moi. Je. 

Je est. Je suis. 

En inscription codée au cœur de la double hélice.

MOI.

En révolte intérieure contre la programmation génétique. En conflit constant contre les lois de la nature. Pour dire ce que je ne suis plus, aussi.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Pousser son corps jusque dans ses limites les plus extrêmes. Jusque dans l’intolérable, quand ne reste plus que la douleur. Et attendre que la vieille peau se fissure. Laisser s’accomplir la métamorphose. Oublier le passage transitoire dans un corps humain. Devenir enfin animal.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Descendre toujours plus profond.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Encore. Toujours. Ne plus faire qu’un avec l’animal. Devenir la bête. Totalement. Oublier sa vie de fantôme. Oublier…

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Ne pas s’arrêter. Ne penser à rien d’autre. Creuser et descendre. Descendre encore plus bas, encore plus profond. Jusqu’au cœur du monde. Jusqu’au soleil intérieur. Jusqu’au soleil des morts.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Surtout ne pas s’égarer dans les méandres de la pensée : éviter les pièges de l’humanité perdue. Rejeter jusqu’à l’oubli toute une vie d’habitude et de quotidienneté.

Déchirer la terre en aveugle. Ne pas laisser le regard s’arrêter sur les reflets minéraux des pierres. Refuser de les voir. Ne pas se laisser séduire non plus par leurs formes, par leurs irisations presque surnaturelles. Les taupes ne voient pas. Ne pas s’intéresser non plus aux bêtes qui creusent de leur côté. Parfois, il les surprend dans leur travail secret…

Se fondre complètement dans cette nouvelle peau. Et surtout ne pas oublier : les taupes sont aveugles.

Enfoncer la tête de la bêche dans la terre et rejeter les mottes noires et dures loin derrière. Arracher, rejeter. Toujours aller de l’avant, à la rencontre du cœur du monde.

Je suis une taupe. Je creuse. Une taupe humaine. Difficile de ne pas penser. Je suis une taupe. Je ne pense pas. Instinct. Creuser.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Rien d’autre. Je suis une taupe. Une taupe autrefois homme. Ne pas penser…

Souvenirs d’une autre vie. En surface.

Moi (Moi-autre, Moi-ancien), couché, dans le noir. En chien de fusil.

Réveil. Les yeux s’ouvrent sur la nuit. Sexe en érection.

Je tends un bras. Ma main se pose sur une hanche. Ronde. Chaude. Vivante.

Elle. Sans nom. Sans doute une fille draguée dans les effluves de l’alcool.

Elle se retourne. Prend ma main et la pose sur son ventre. Comme pour dire son désir.

Envie brutale de cette chair anonyme. Je rampe sur son corps, jusqu’à ses cuisses écartées. Envie de sa chair.

Bouche contre bouche. Langue contre langue. La brûlure du désir qui balaie tout le reste. Même la douleur, profonde, au cœur des entrailles.

Je m’enfonce dans sa chair.

Mouvements.

Ivresse de l’autre !… Je me souviens encore.

Je me souviens de petits cris, comme des gémissements plaintifs. A moins que ce ne fut une autre.

Et puis l’orgasme : la montée du plaisir, de plus en plus fort, et comme une explosion dans mon sexe, dans ma poitrine, dans ma tête.

Longue étreinte.

Bouche… Langue… Salive… Doigts. Caresses… Petites morsures sur les lèvres, sur le menton, dans le cou.

Ivresse déjà lointaine ! 

Puis la nuit… La longue nuit qui n’en finit pas. Qui n’en finit plus.  Vingt cinq ans déjà. 

Ne plus penser. Refuser les souvenirs.

- Non, docteur, je n’ai pas de nom. Ni nom, ni prénom… Vous devriez savoir cela. Les taupes n’ont pas de nom. Vous pouvez m’appeler Taupe, si vous tenez vraiment à mettre un nom sur votre dossier.

- Ou habitez-vous ?

- Je vous l’ai déjà dit. Je n’ai pas d’appartement. Je n’ai pas de maison… D’ailleurs je n’habite plus. Je me terre plutôt. Je vis dans la terre. Je creuse des galeries. Peut-être pouvez-vous écrire que je vis dans un terrier.

- Quand avez-vous ressenti pour la première fois le besoin de creuser des galeries ?

- Je suis une taupe. C’est mon instinct qui me guide. Je dois retrouver le cœur du monde. Retrouver le cœur du monde et m’endormir, enfin.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Encore ! Toujours !

Avancer. Ne pas penser. Je suis une taupe. Les taupes ne pensent pas. Les taupes avancent dans la nuit des galeries souterraines.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Oublier le monde et descendre jusqu’au cœur du monde. La ou naît la vie. Retrouver l’étincelle d’ou jaillit la vie. Ne pas penser. Ne pas penser. Les taupes ne pensent pas.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Plus profond ! Plus profond !

Arracher la terre. D’un coup sec. Puis la rejeter derrière. Avancer. Toujours. Avancer et creuser. Je suis une taupe.

Souvenirs d’enfance. Souvenirs d’une enfance qui n’a jamais été dans cette vie. Peut-être, il y a longtemps, dans sa vie autre, dans sa vie de fantôme. Il fait avancer un petit camion en métal. Rouge et jaune. Il revoie bien les couleurs. Le camion roule sur le parquet de la chambre.

« Vroum, vroum », le petit garçon imite très bien le bruit du moteur. Comme tous les petits garçons sans doute. Il n’est plus sûr. Il ne se rappelle plus assez.

Feu rouge. Arrêt un peu brusque. Les freins crient leur douleur.

Attente.

Feu vert. Redémarre. Sors de la ville. Fuir la ville. Loin ! Loin !

Souvenirs.

La route à flanc de montagne est étroite. Il avance prudemment. Pas trop au bord du ravin.

Doucement. Attention au tournant. Coup de klaxon. Les camions klaxonnent toujours dans les endroits dangereux. Il a vu ça dans les films, à la télé.

A genou sur le parquet vitrifié de la chambre. La main guide le camion le long de la route périlleuse.

Souvenirs d’homme.

Les enfants taupes ne jouent pas avec des petits camions sur des parquets vitrifiés.

Parfois il se souvient trop bien de sa vie de fantôme.

Sans regrets.

Ne plus être un fantôme. Ne plus vivre que sa vie de taupe. Sa vraie vie.

Non, docteur, je ne remonte jamais à la surface pour boire ou pour manger. Je n’aime pas la lumière. Je bois l’eau qui s’infiltre et parfois mes dents se referment sur la terre. Souvent je mange les petites bêtes qui courent dans la terre… Pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Pourquoi me forcez-vous à penser ? Je ne dois pas penser. Creuser… Creuser uniquement. Je suis une taupe.

Il m’arrive de l’oublier. Alors je me remets à penser et je redeviens humain. Il ne le faut pas. Surtout pas. Je dois rester une taupe. Je veux garder mon identité vraie. Je suis une taupe. Ne pas l’oublier. Ne pas sombrer de nouveau dans la folie.

Docteur ne me laisser par redevenir humain. Protégez-moi de ma folie.

Quand les infirmiers m’ont emmené de force dans cet hôpital, les gens me regardaient curieusement. Les gens des villes n’ont pas l’habitude de voir une taupe. Ils ne savent même pas ce que c’est. Vous savez, les taupes ce n’est pas méchant. Dans les livres on dit qu’elles sont utiles. C’est vrai. Je ne dis pas ça parce que je suis une taupe. C’est vrai. C’est tout. Les taupes sont utiles. Elles mangent les insectes nuisibles, elles aident la Terre à respirer et surtout elles facilitent son accouchement.

- Son accouchement ? demande la voix. Je l’entends. Est-ce vous, docteur ? Je lui réponds :

- La Terre enfante sans cesse de nouvelles matières. Souvent… Et toujours elle à besoin d’aide. Les taupes sont ses amies. Je suis son amie. Je suis une taupe. Vous êtes là pour essayer de me le faire oublier. Vous voulez m’obliger à penser mais je ne dois pas. Je suis une taupe. Je ne pense pas. Je dois creuser.

Creuser et oublier les jours d’orages. Oublier les jours anciens : comme une maladie dont on ne porte plus le moindre signe.

Une fois : Rupture. Martine, peut-être. Parfois ses cris déchirent encore les oreilles de l’autre. Seulement une impression … peut-être. Il n’a jamais pu supporter longtemps la présence des autres.

Autre. Autre-Moi. Autrefois. Refuser. Oublier.

Une autre fois : Elle s’appelait Cécile. Ses reproches étaient un infranchissable mur sonore. Une bouillie de mots qui ressemblait au ronronnement d’un moteur. Peut-être. Il ne sait plus bien.

D’autres orages encore : venus de bien plus loin. De la même époque sans doute que le camion. Le camion en métal rouge et jaune.

Une fois : il avait huit ans. Avec des pots de peinture trouvés dans le garage il avait donné de nouvelles couleurs aux meubles de la cuisine. De belles couleurs. Du vert. Du rouge. Du violet aussi. Il croyait bien faire. Alors pourquoi ? Pourquoi les cris de la mère ? Pourquoi la gifle du père. Depuis il a appris à se méfier des couleurs.

Une autre fois, oui il se souvient d’une autre fois : un pauvre oiseau sans vie. Il voulait juste voir combien de temps un oiseau pouvait rester sous l’eau sans respirer. Le canari était mort. Ce n’était pas vraiment de sa faute. Il aurait pu rester en vie. Il se souvenait encore de la cuisante raclée qu’il avait reçue de son père.

Les oiseaux sont frères des couleurs. Les oiseaux sont méchants.

Oublier.

Et puis d’autres gifles, d’autres cris, d’autres ruptures. Mais cela n’a plus d’importance maintenant. Maintenant, il doit creuser. Oublier les blessures et leurs cicatrices.

Creuser ! Creuser ! Creuser !

Trouver le cœur du monde pour ne plus faire qu’un avec la Terre. Accéder aux connaissances cachées. La terre est son amie.

Refermer les portes. Ne plus penser. Ces souvenirs ne sont pas les miens. Les taupes ne pensent pas. Les taupes ne jouent pas…

Le camion rouge et jaune descend le long de la route sinueuse…

Ne plus penser. Refuser les images d’un autre. Ne plus penser.

Courbes humides de la chair. De sa chair. Elle, inconnue. Lèvres écartées de son sexe. Chair. Courbe. Comme la route. Le camion en métal. Oublier les couleurs. Refuser rouge et jaune. Oublier ? Rouge et rose. Couleurs de sa chair. Oublier. Laisser les derniers rêves humains s’effilocher le long des routes de la mémoire.

Rejeter son humanité ancienne une fois pour toute. Franchir la dernière porte et ne plus jamais revenir.

Oublier. Oublier. Oublier.

Creuser. Creuser. Creuser.

Vertige.

Creuser malgré tout.

Maelström de mots et d’images se brisants au seuil de la conscience.

Oublier et plonger dans l’abîme une fois pour toute.

Oublier…

Je suis une taupe… Je ne pense pas… Je suis une taupe… Je suis une taupe… Je ne pense pas… Je ne vois pas… Je suis une taupe… Je ne pense pas… Je ne vois pas…

Les pensées dansent. Cercles concentriques. Les mots tourbillonnent dans ma tête. Juste quelques mots. Les derniers qu’il me reste. Oublier. Se laisser emporter par le mouvement. De plus en plus vite. Jusqu’à l’ivresse.

Taupe… Je suis une taupe… Descendre toujours plus loin… Toujours plus loin… jours plus loin… plus loin… loin… Oublier l’autre vie. Oublier l’autre MOI.

Je suis une taupe… Suis une taupe… Une taupe… Taupe… Taupe… Taupe… jours plus loin… Vertige… Se laisser emporter… jours plus vite… jours plus vide… Vide dans la tête. Vide… Maelström de vide… Suis une taupe… une taupe… Taupe…vite… loin… vide…Taupe… ite… loin… ide… Taupe… ertige… Taupe… vite… ide… Taupe… … … Taupe… aupe… aupe… … je… aupe… je… … … … aupe… … … … … … …

… … …

… …

 


Image : Markus Leicht, d’après une gravure du XIIIème siècle.

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