Entretien avec Marc Wasterlain (mai 1987)

Reprise d'un entretien paru dans le fanzine Les Lames Vorpales.

 

 

Markus Leicht : Tu as commencé dans la BD par des travaux chez Dupuis ?

Marc Wasterlain : Non… Parce que quand j'ai commencé dans la BD il existait encore de grands studios, ou des dessinateurs en piste avaient des équipes. Ça se pratiquait. Greg avait tout un studio, Peyo avait un studio. D'autres aussi… C'est chez Peyo que j'ai commencé à dessiner et c'est lui qui m'a appris l'ABC du métier.

Tu faisais des décors ?

Je dessinais des Schtroumpfs.

Et puis ça a été la grande série, avec Docteur Poche 2 ?

Non, pas tout de suite. Comme j'étais dans le studio de Peyo, ça n'arrangeait pas la rédaction que je me lance dans ma propre série,. Car c'était priver le journal Spirou d'une histoire de Schtroumpfs. Or les Schtroumpfs étaient plus importants que le petit Wasterlain qui aurait débuté une autre histoires. Alors ils faisaient un peu barrage. Je m'en suis rendu compte, ce qui m'a amener à proposer une histoire à une autre maison d'édition. C'était chez Tintin, journal pour lequel j'ai créé Bob Moon et Titiana, ainsi que Monsieur Bonhomme, qui n'étaient pas très au point sur le plan dessin. Mais Greg pensait qu'il y avait quelque chose à faire de moi et m'a donné la chance de publier ces histoires. Ce qui n'était déjà pas mal. Et puis il me disait : "Je vous donne cinq ans pour devenir un véritable professionnel. Je sais qu'avant ce ne sera pas trop au point, mais j'y crois, alors en avant, profitez-en". Seulement Greg, par la suite, a abandonné la rédaction du journal Tintin pour prendre un poste chez Dargaud et du coup, privé de mon protecteur, j'ai présenté le docteur Poche chez Dupuis. Série que je poursuis encore.

Il y a eu Jeannette Pointu…

Effectivement. Après Docteur Poche est venue Jeannette Pointu. Personnage qui me permet d'aborder des thèmes de l'actualité puisqu'elle est reporter photographe. Et on a eu la surprise de constater que la série démarrait beaucoup plus rapidement que Docteur Poche. Mais je n'abandonnerai pas ce personnage. Je ferai d'autres histoires de Docteur Poche.

Entretemps est venu s'ajouter un troisième personnage, une troisième série : Gil et Georges.. C'est une série que j'ai réalisée pour les éditions Bayard, à la demande de Jean-Claude Forrest qui est directeur artistique pour la partie BD dans Okapi… Il réalise le scénario d'une histoire qui a eu le prix de la BD pour les jeunes à Angoulême, cette année. C'est … LE MANDCHOU FOU, c'est ça ?

Oui, c'est ça.

Avec le dessinateur ….

Savard.

Oui…

Comment expliques-tu le succès imédiat de Jeannette Pointu ?

Je ne sais pas. Je crois que le Docteur Poche demande de la part du lecteur un investissement ; il faut pouvoir entrer dans un monde imaginaire, totalement imaginaire, et peut-être que sans références les gens ont un peu de mal… IL faut dire aussi que l'éditeur n'a jamais rien fait pour ce personnage. Et qu'il est toujours resté sur le côté, vivotant tranquillement, sans aucun appui. Pour Jeannette Pointu, ils ont essayé de pousser tout de suite et on voit les résultats. C'est Dupa, le dessinateur de Cubitus, qui me disait qu'au fond la réussite ou la carrière d'un dessinateur, c'est essentiellement l'éditeur qui la fait, s'il le désire… Et s'il y a un intérêt malgré tout.-.. Il faut que tous ces éléments se rassemblent. Et s'il y a un intérêt de la part du public, si on tombe bien, en proposant quelque chose que le public attend ou si ça lui convient, alors on a peut-être un espoir de démarrer.

Je ne voudrais pas devoir commencer aujourd'hui dans la bande dessinée parce que j'estime que le jeune dessinateur qui va se présenter dans une maison d'édition – je lui souhaite bonne chance -, va avoir du mal… Car vous avez sans doute appris que dans la plupart des maisons d'édition les cartes ont changé, les propriétaires ont changé, et tous ces gens veulent rentabiliser. Donc il faut proposer.., ils n'appellent plus ça une BD, ils appellent ça un produit, un produit commercial …. Ca fait peur… Voilà la raison pour laquelle je redouterais de devoir débuter dans ce métier aujourd'hui. De toute façon, parmi les gars qui s'amènent avec leurs planches sous le bras, qui ont dix huit ans, dix neuf ans.:… on prendra celui qui est du niveau d'un professionnel qui fait ça depuis vingt ans.. Alors ça va être dur…

Est-ce que c'est difficile de réaliser des BD pour un jeune public ?

Je ne pense pas, non. Il y a une place pour ça. De toute façon c'est le premier public ; ensuite on évolue, on lit autre chose.

C'est un univers dans lequel tu te glisses facilement ?

Oui… Je dis que je suis un auteur tout terrain, puisque je passe de Docteur Poche à Gil et Georges. En plus de ça j'écris des scénarios pour des collègues, pour Pirotton, pour Mittéi… Pour Mitacq je suis en train de faire un scénario pour La patrouille des Castors. J'ai accepté avec plaisir, parce que c'est un classique de la BD. Ca existe. depuis… ? 25 ans. J'ai proposé une petite histoire et ça lui plait, alors on la fait.

Sur la plupart de tes séries tu fais scénarios et dessins.

Je fais toujours mes histoires moi-même. Honnêtement, j'ai eu du mal à affirmer mon dessin, et j'ai encore du mal d'ailleurs. Tout au début en tout cas… Bon, moi je le savais très bien… Je ne me prenais pas pour un dessinateur hors-pair, avec une facilité de coup de crayon extraordinaire. Ce qui m'a sauvé, la raison pour laquelle j'ai pu me présenter, c'est que je n'ai jamais eu besoin de personne. Je n'ai jamais du dépendre d'un autre, pour attendre qu'on m'écrive une histoire ou pour qu'on m'invente un personnage. Ensuite c'est devenu un réflexe. J'ai toujours fait mes histoires tout seul…

Et tu réussis parfaitement.

Avec certaines histoires, oui. J'en suis content. Dans les histoires du Docteur Poche, celles que j'ai eu le plus de plaisir à réaliser ce sont L'ILE DES HOMMES PAPILLONS et LE PETIT SINGE QUI FAISAIT DES MANIÈRES… Deux choses différentes. Une des histoires est comique. C'est un gag poursuite, et l'autre est plus fantaisiste, plus poétique, si on peut dire ça d'un album de BD. En fait c'est la moindre des choses qu'on puisse exiger d'un album de BD pour les jeunes que ça puisse faire rêver et présenter un peu de fantaisie.

Es-tu tenté par la publicité, en tant que dessinateur ?

Non… Avec trois séries à faire je n'ai plus de temps à consacrer à autre chose.

Et la Télévision… Au niveau de l'animation, par exemple ?

MW : Ah, il y a eu divers projets et j'ai participé à quelques tentatives qui n'ont pas abouties. Ce n'étaient pas des échecs… Les projets n'aboutissaient pas… Il fallait attendre. Rien n'a jamais vu le jour… J'ai aidé Franquin à réaliser des planches pour un projet de dessins animés sur le Marsupilami, avec d'autres dessinateurs, dont Will, notamment. J'ai créé une petite souris pour un show de la TV américaine. Mais il n'y a jamais eu qu'un épisode, alors que ça devait être toute une série.. Un contrat fabuleux. J'avais déjà regardé le prix des "Jaguars" et je me disais, l''année prochaine je m'en achète une …. Mais on n'a jamais fait que trois minutes d'animation, alors je n'ai jamais gagné un rond.. En fait ça m'a formé aussi. On peut me proposer aujourd'hui n'importe quoi, je ne m'emballerai plus. Je dirai, on va le faire, bien sûr, mais je garderai les pieds sur terre.

Pour revenir à la BD, parle nous un peu de Gril et Georges. C'est une série de SF ?

Si c'est une série de SF c'est une série de SF enfantine. Ca m'a amusé de voir la caisse de courrier que des plus jeunes envoient au journal OKAPI. Le rédacteur m'a montré ça… Et puis, je parle des plus jeunes, dans la tranche d'âge à laquelle s'adresse Okapi …. Il y en a qui téléphonaient à la rédaction pour parler à Bibor, le robot. Le rédacteur répondait (voix hachée et mécanique) : – OUI – JE – SUIS – LE – RO – BOT – COM – MENT – T' AP – PEL – LES .TU ?

Ils étaient vraiment enchantés d'avoir parlé avec Bibor.. Pour eux il existe. Cette série, GIL ET GEORGES, c'est grâce à Jean-Claude Forrest, quand il a eu la charge des BD dans Okapi – qui a peu de pages BD en fait -, qui a recruté quelques auteurs, dont moi-même… Il aurait bien voulu que je fasse le Docteur Poche.. Evidemment, ce n'était pas possible pour des questions de contrat, chez DUPUIS. Alors il m'a dit : "Fais quelque chose qui évoque un peu cet univers là". C'est pourquoi on retrouve des chats qui se battent contre des chiens, comme dans l'histoire du Docteur Poche, LA PLANÈTE DES CHATS. Mais c'est aussi parce qu'on m'a dit de faire comme. Et il insistait beaucoup sur l'univers des petits chats qui lui avait bien plu dans Docteur Poche. Alors voilà… Je suis un professionnel. On me passe une commande, je la fais… Mais ça m'amusait aussi, de toute façon.

Et pour la mise en couleurs ? Chez Dupuis, ça doit-être Leonardo…

C'est Leonardo, parce que j'ai toujours travaillé avec Leonardo. J'ai une confiance absolue en lui. Il a toujours fait du bon boulot. Pour Anne Delobel, chez Bayard, disons …. C'était plus facile… Moi, à ce moment là j'étais encore en Belgique.. Et donc il fallait envoyer les bleus, les films, etc… Avec les risques de perte du matériel, ils ont préféré faire ça sur place, à Paris. Alors, Jean-Claude Forrest a demandé à Anne Delobel de colorier ça. C'est fait proprement.. C'est déjà bien…

Prudent, Wasterlain … (Éclat de rire général). Tu te sens plus l'aise dans les gags ou dans les histoires complètes ?

Les gags en une planche du Docteur Poche, j'avais fait ça à une époque ou ils avaient eu la stupide idée dans le journal SPIROU de mettre des grands chapitres de onze pages. En quatre semaines ça faisait 44 planches… Un album complet. Et on ne voyait plus ton personnage pendant un an. Je-trouvais ça pénible. Les lecteurs oublient ton personnage, alors que les auteurs à gags sont présents toutes les semaines; ce qui est extrêmement important. Alors j'ai fait une série de gags de Docteur Poche pour qu'on n'oublie pas le personnage. Ils viennent de sortir dans un album intitulé, GAGS DE POCHE, qui est le huitième de Docteur Poche. Mais on me l'a reproché aussi, car Docteur Poche n'est plus ce personnage qui fait rêver, qui s'envole, qui est magicien… Il devient autre chose… Il devient une sorte de Gaston Lagaffe, enfin une espèce de clown. Il perd un peu de sa magie là-dedans. Mais j'aime bien faire des gags. Je me dis que je devrais inventer encore un nouveau personnage pour réaliser une page à gag de temps en temps, quand j'ai une idée. Le gag est une école de dessin extraordinaire… Tout est contenu dans le gag en une planche. Il faut raconter une histoire, il faut que le dessin soit vivant, il faut une chute, des ingrédients bien précis pour que ça marche.. Et puis il faut être simple, il faut être directe. Il ne faut pas en mettre de trop. Il faut être précis.

C'est plus difficile ?

Oui, car il faut toujours trouver de nouvelles idées. Alors que sur un récit on peut se permettre parfois d'allonger la sauce, on peut se permettre de se reposer. On doit permettrë au lecteur de se reposer avant que l'action redémarre. Une séquence dramatique et tout de suite après le petit gag qui fait oublier la larme à l'oeil. Les scénaristes américains de séries B sont spécialistes de ce genre de choses. Disney a utilisé ça à chaque fois. On va pleurer et crac il y a la petite souris qui fait un gag et alors, ouf, on respire….

Marc Wasterlain allume une cigarette… Un jeune lecteur s'approche et lui tend un album à dédicacer. Wasterlain sort sa boite de crayons. Nous nous retirons. L'entretien est fini. Mais nous aurons sans doute l'occasion de vous reparler de ce dessinateur..

 


Réalisé en mai 87, à l'occasion du festival de SF de Roannes, par Markus Leicht, avec la collaboration de Hocine Soltane et André François Ruaud, et publié dans le n°11 des Lames Vorpales.

Illustration : © Editions Dupuis

Pour en apprendre un peu plus sur Wasterlain : http://wasterlain.cubitusbd.com/

 

 

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