Mort, pour le meilleur et pour le pire, un récit de Markus Leicht

Elle vit plus de vingt jours avec son mari mort à ses côtés. 

Vingt et un jours exactement. Et puis le vingt deuxième jour elle en a marre et lui annonce froidement :

– C'est pas parce que t'es mort que tu dois en profiter pour te tourner les pouces.

Il faut dire qu'Oscar se la coulait plutôt douce depuis son décès. Il  se contentait de passer ses jours et ses nuits au lit. Au moins ça avait ça de bon, la mort, que personne n'osait vous déranger. A part sa femme qui tous les matins et tous les soirs venait l'asperger de déodorant. Parait que les cadavres, au bout de quelques jours, ce n'est pas vraiment ça, côté odeurs. Mais Oscar ça ne le dérangeait pas. Il n’avait jamais eu  le moindre odorat.

Bien sûr, il aurait du se douter qu'avec Martha cet eden ne durerait pas très longtemps. Toujours à rouspéter pour un oui ou pour un non, celle-là !

Comme il était des plus morts et qu'il n'avait rien d'autre à faire qu’à se reposer, sa femme s'empressa de lui trouver des occupations. D’autant plus qu’il avait désormais l’éternité devant lui. Faire le ménage, tailler la haie, tondre la pelouse lui incombèrent donc. Et inutile dans son état de présenter les excuses habituelles : Je ne me sens pas bien ou Je dois passer chez Paulo. Au moins, maintenant qu'il était mort, il ne ressentait pas la fatigue. Il aurait d’ailleurs pu s’abstenir de dormir mais c’était si bon de plonger dans les bras de Morphée que même mort il ne s’en privait pas.

Les voisins s'étonnèrent un peu de le voir s'activer ainsi. Jusqu’ici ils pensaient qu’un mort ça passe son temps dans son cercueil, au fond d'une tombe, à attendre le jour du jugement dernier. Mais Oscar n'avait jamais était un individu comme les autres. Soit il ne faisait rien de rien, soit il en faisait trop. Avec lui jamais de juste mesure. Et après sa mort il n'avait pas changé d'un iota. Toujours à ne rien faire comme les autres !

C’est également au 21ème jour de son décès que Martha décida de faire chambre à part. Qu’allait-on dire si on apprenait qu’elle couchait avec un mort, bien au-delà du temps réglementaire ? Oscar, lui, ça ne le gênait pas. Bon, d’accord, coucher avec un vivant pour un mort ce n’était certainement pas comme coucher avec un mort pour un vivant. Du moins se disait-il qu’il en était ainsi. Mais à vrai dire il n’en savait trop rien.

En tant que mort, ce qu’il regrettait le plus c’était les bons petits plats que préparait Martha. Depuis qu'il était passé de vie à trépas elle refusait de le nourrir, prétextant qu’un mort ça ne mange pas. Lui il aurait bien fait une petite entorse aux habitudes. Après tout pourquoi un mort ne mangerait-il pas ?  Nulle part il n’était précisé qu’il devait en être ainsi. Pas même dans la bible, dont Martha lisait une page tous les soirs avant d’aller se coucher. Du temps où il était vivant il lui arrivait même de lui en faire la lecture à haute voix. Comme elle mangeait la moitié des mots il ne comprenait rien à ce qu’elle lisait. Cependant il n’avait jamais osé le lui faire remarquer de peur qu’en représailles elle décide de lui en lire plusieurs pages chaque soir.

C’est ainsi qu’Oscar et Martha vécurent pour le meilleur et pour le pire. L’un mort, l’autre vivant. Comme s’il, ne s’était jamais rien passé.

 


Image : Illustration du Maître de Philippe de Gueldre, enlumineur du XVIème siècle, pour la Danse Macabre des femmes, de Martial d'Auvergne.

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